L’heure d’or

Montréal. Une lueur naissante me fait ouvrir les yeux. La chambre est petite, j’en connais chaque bout de mur, chaque lumière cachée. Les objets se découvrent à mesure que la lampe intensifie la clarté qui illumine la pièce. Je saute du lit. Il est 5h30. C’est parfait, cela me laisse du temps. J’enfile une polaire, et faufile mes pieds dans des chaussons pour ne pas sentir le froid du parquet dans le couloir. Je referme la porte de la chambre doucement. Il ne faut pas que quiconque dans la maison se réveille. Doucement, je vais dans la cuisine. Le chat Elie me salue en frottant son pelage contre ma jambe. Je me penche pour le caresser brièvement, et fais ensuite couler l’eau filtrée dans la bouilloire. Pendant qu’elle chauffe, je me dirige vers le salon. Je prends sur la table de la salle à manger, sans la débrancher, la grande lampe de luminothérapie, que je place en équilibre sur le canapé. J’installe les coussins. Entendant le « clic » de la bouilloire qui annonce qu’elle a terminé son travail, je repars vers la cuisine pour y préparer mon thé. Un thé vert japonais. Un de ces nectars parfumés aux odeurs d’épinard frais, de petit pois et de foin qui me font chavirer les sens. La tasse est enfin prête. J’attrape mon cahier dans un tiroir de la commode, avec le stylo, et je dépose le tout sur un tabouret près du canapé. Je m’installe, emmitouflée sous une grosse couverture de laine chaude. J’ai pris soin de mettre le chauffage en route, mais il fait un froid glacial ce matin. 25°C sous zéro. Dehors, les lampadaires de la rue éclairent d’une faible lueur orange la neige qui tombe depuis la veille en gros flocons. Je la regarde tomber avec ravissement, avant d’allumer la grande lumière qui trône face à moi sur le canapé. J’aime cet instant suspendu où le silence prend sa place et s’impose. La vie s’immobilise et je retiens mon souffle. Je prends la tasse et me réchauffe les mains à sa chaleur. L’odeur du thé diffuse en moi une sensation de plénitude et tous mes muscles se détendent. Après quelques instants, je m’installe pour écrire, et Elie vient ronronner près de mon oreille en s’allongeant de tout son long sur le haut du canapé. Il veillera sur mes pages.

Chaque matin, c’est la même routine, développée depuis Montréal. Vacances comprises. Il m’a fallu ces heures volées au temps, à la vie de famille et à un quotidien endiablé pour survivre entière et sans trop de heurts durant de longues années. Si un marmot montrait le nez avant l’heure fatidique (7h, c’était ma limite), je répondais en grognant qu’il aille se recoucher. Ce qu’il faisait sans se faire prier, heureux d’échapper à une sorcière qui n’aurait pas manqué de le transformer en citrouille. J’ai gardé ces habitudes de calme au réveil. Je me lève juste un poil moins tôt… Mais ces moments me sont devenus indispensables. Une véritable respiration, comme une garante de la qualité de la journée qui s’annonce. Écriture sur thé vert, méditation, silence et quiétude d’avant le jour… Il paraît que d’autres s’adonnent à ce genre de vie de l’aube naissante, et qu’on appelle cela un « miracle morning ». C’est pour moi simplement une façon de me rappeler que je suis une personne, dénuée de tout rôle et de toute attente, juste avant d’enfiler mes vêtements de mère, d’épouse et de femme.

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