Les maux pour le dire

Il arrive que des lecteurs de mes livres me disent qu’ils se retrouvent dans mes écrits. Pour d’autres, ce sera le blog, quand certains articles les renvoient à des choses qui les touchent personnellement. À l’inverse, certains lecteurs n’aimeront pas le style des articles du blog, comme d’autres seront peu sensibles à ce que j’ai écrit dans mes livres. Tout dépend de la tournure d’esprit, de l’humeur du moment, des affinités littéraires… Mais c’est finalement sans importance. J’estime légitime et même sain que chaque personne puise ce dont il a besoin dans les mots que je dispose sur la page, et qu’il se les approprie au fil de ses envies, selon ce qui lui parle ou le connecte à lui-même. C’est le jeu. Et j’avoue faire de même avec les livres ou les textes des autres, que j’épluche ou dont je me nourris au quotidien.

            J’ai envie aujourd’hui d’évoquer ces écrits qui déchirent parfois la vie en deux. Lorsque les mots rejoignent les mouvements de l’âme, et qu’ils parviennent à trouver le chemin de la lumière au sein d’un parcours sombre et sinueux. J’en suis là, depuis ces quelques mois que je cherche à me réinventer dans un quotidien qui ne me ressemblait plus. Il me fallait redonner de la couleur à des journées qui avaient pris des teintes délavées, comme ces vieilles photographies mangées par le temps et qui pâlissent au fil des jours. Et j’avoue avoir mis la main sur quelques bouquins, ou des bouts d’articles qui m’ont touchée au cœur. C’est comme une petite musique qui se met à chuchoter, soudain, à la lecture de quelques mots, d’une phrase, glanés ici et là.

Le magazine Happinez m’inspire ainsi souvent des rêveries instantanées, ou bien alors je saisis mon stylo et me mets à souligner frénétiquement certains passages qui me parlent. Quand ce ne sont pas ces livres, achetés il y a parfois des années, et qui m’appellent un jour. Le jour où il FAUT que je lise l’ouvrage. Car je crois à ce pouvoir de synchronie des livres : il y a toujours un bon moment pour cueillir un bouquin. Comme pour un fruit : avant, c’est trop tôt, et après, trop tard. Il faut que le livre soit lu au moment où vous serez assez attentif pour y prendre ce qui vous parlera au moment de sa lecture. Si l’on est ouvert à ce chant, la lecture transporte et devient une danse de l’âme avec les mots. Pour soigner les maux. Pour porter la souffrance, ou faire un peu rire le cœur. Mais il y a un temps pour le faire. En ce qui me concerne, j’attends toujours le bon moment, l’appel du livre. Je passe devant la bibliothèque, et j’écoute. Il arrive que je me trompe : je lis alors quelques pages ou chapitres, mais ça ne fonctionne pas, je repose le livre… Mais quand c’est le temps, quel bonheur ! Comme si l’ouvrage entrait en résonance avec ce que je vis dans le moment. C’est là que quelque chose se passe. Un peu comme quand on rencontre une personne avec qui ça clique, un moment suspendu, une soirée hors du temps…

Et ces rencontres sont indispensables pour tenir le coup quand la vie nous amène à la croisée des chemins. Car parfois, il faut tout changer, sous peine de laisser son existence s’étioler dans un soupir interminable où plus rien ne bouge. Parfois, il faut prendre son courage à deux mains, et laver le passé de tous les discours déformants, dévalorisants et humiliés qui ont jalonné un parcours qui nous a laissé exsangue. Parfois, il faut fermer le livre et inventer tout de neuf. Parfois, il faut sauter dans le vide, et croire bien fort que plus bas se trouve le filet qui nous récupèrera, nous et notre folle envie de vivre pour de vrai.

Changer fait peur. Et puis cela fait mal aussi. Pour preuve, cet événement fondateur et terrible qu’est la naissance. Sortir la tête dans le monde est douloureux, autant pour la mère que pour l’enfant. Mais il est des changements qui sont incontournables, pour peu qu’on veuille bien s’accorder, le temps de l’existence, une vie qui nous ressemble. Le bonheur est à ce prix. Et pour certains d’entre nous, ce bonheur est conditionné par notre capacité à prendre un chemin inusité. Il faut alors réaliser que, pour avancer, nous devrons nous engager dans des voies qui vont à l’encontre des valeurs écrasantes qui s’imposent à la majorité. Dans les livres, aussi, se trouvent ces histoires de parcours atypiques et salvateurs qui décrivent d’autres choix. Vivre de peu. Oser beaucoup. Faire sans le confort d’un futur prévisible et balisé. On réalise qu’on n’a plus rien à perdre, et que ce rien là, il faut le laisser aller pour vivre pleinement. Quand on ne se contente plus de simplement laisser les jours se dérouler sans surprises, sans questions. Quand juste toucher le chèque de paie à la fin du mois ne suffit plus. Il faut alors oser s’opposer.

On me dit souvent que mes enfants sont bien élevés. C’est possible. Je ne suis pas bon juge. Ce qui m’importe, en fait, ce n’est pas de savoir qu’ils sont capables d’aider à débarrasser la table ou de dire merci. C’est qu’ils soient heureux. Qu’ils sachent se tenir debout, même quand la vie les retournera ou les malmènera violemment. C’est le chemin que je leur propose, en ne me contentant pas d’un futur prévisible et encadré par des échéances. Il me semble que je pourrai savoir si j’ai bien fait mon boulot de maman quand je les aurai vus chercher par eux-mêmes de quoi sera tissé leur propre bonheur. Et recommencer chaque jour cette quête pour changer le motif du tissu selon les besoins qui seront les leurs, au fil d’une vie que je leur souhaite pleine et intensément mouvante. En attendant, je les regarde grandir. Et m’efforce, un jour après l’autre, d’être fidèle à moi-même dans les gestes du quotidien. La force de l’exemple est plus puissante que le plus lisse des discours.

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