L’arche de Noé immobile

On l’a trouvée devant une maison presque en ruine, pas très loin de chez nous. C’est une maison habitée, pourtant, mais nullement entretenue depuis très longtemps. Elle était là, Radagast, tout ébouriffée de s’être perdue depuis des mois, des années peut-être. Les animaux sont comme les humains : quand ils survivent à peine, ils ne prennent plus soin d’eux. Radagast avait les poils touffus et emmêlés qui lui faisaient des boules compactes au toucher sur toute la surface du corps. D’avoir dû lutter contre le froid si longtemps, une couche épaisse s’était formée au-dessus de la peau qui, trop fine, s’étirait sur les os. Nous voyant arriver, elle se met à miauler. Un pauvre miaulement un peu éteint, comme si elle tenait là sa dernière chance avant la grande fin. Je l’ai caressée, promenant ma main sur le pelage crasseux. Elle s’est laissée faire en ondulant sous mes doigts pour prolonger le moment. Je me suis ensuite relevée, et elle s’est frottée à mes jambes avec sa queue touffue. Je me suis éloignée, elle s’est mise à me suivre. Comme un petit chien têtu. Elle nous a emboîté ainsi le pas, trottinant ensuite après nous en essayant de maintenir notre rythme, avec difficulté. Nous avons décidé que si elle tenait jusqu’au bout du chemin, nous pouvions considérer qu’elle était abandonnée. Un chat qui appartient à un endroit ne s’en éloigne jamais beaucoup. De fait, elle a tenu bon. Traînant bien un peu la patte à la fin. Mais elle a tourné le coin, et nous l’avons prise avec nous. 

Depuis trois jours, nous la remplumons, comme nous l’avons souvent fait pour les animaux que nous avons recueillis au gré des rencontres. A Montréal, avec nos chats. Puis sur le bateau, en Martinique. A Tours aussi : une gerbille et notre petite Zoé qui nous accompagne depuis. A Sainté, avec deux oiseaux, puis un chien, et maintenant Radagast ! C’est toujours un étonnement mêlé de joie que de voir un animal au bout du bout de ce qu’il peut donner, reprendre lentement des forces. Il y a toujours l’épreuve du bain, qui pour être désagréable pour l’animal, n’en est pas moins indispensable ! Mais chacun s’en accommode, comme s’il comprenait que c’est le prix à payer pour rester au chaud le ventre plein. Ensuite, quel plaisir de voir ce chat d’une maigreur effrayante reprendre un peu de chair sous la peau qui recouvre péniblement les os. Elle est restée 3 jours dans mon bureau, sans presque bouger tant elle était faible. Se nourrissant voracement, buvant beaucoup, dormant presque tout le temps. Et depuis ce soir, elle s’est mise à explorer la maison, à faire connaissance avec ses voisins de chambrée : les 2 chiens et les 2 chats. On n’est plus à une adoption près, et les autres semblent l’avoir compris. Et Zoé, qui a connu le même sort il y a longtemps, elle si agressive envers tous les animaux qui passent sur son territoire, elle semble se souvenir d’où elle est venue, et a accueilli Radagast sans faire de chichis. C’est du pur bonheur, de pouvoir offrir une petite chose aussi simple à un être vivant. On attend juste qu’il fasse un peu plus chaud, et on la débarrassera de ces poils collés entre eux et qui doivent peser davantage encore que son petit squelette tout maigre… Radagast vous embrasse, du coin de ses yeux dorés !

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