Le jour où Sacha fête ses 12 ans

familleIl y a quelques jours, le monde tel qu’on le connaissait a explosé, avec des bouts de chair et des morceaux de crayons brisés éparpillés sur toute la planète. Il y a une semaine, les islamistes intégristes ont fait plus de 2,000 victimes au Nigéria, des morts qui sont restés cachés par la boucherie de Charlie Hebdo. Il y a une poignée d’heures, Sacha a fêté 12 ans de vie sur cette terre. Des macros et des micros événements qui me posent question.

Hier, Ben et moi avons emmené nos trois enfants manifester pour la paix. Je n’avais jamais vu autant de personnes réunies. Et mon cœur s’est un peu serré de savoir que ces mouvements n’ont jamais eu lieu pour le 11 septembre 2001, alors que le nombre de victimes était alors ahurissant. Hier, j’ai aussi eu la gorge nouée lorsque j’ai entendu la première salve d’applaudissements. Ça m’est monté au cœur comme un chant d’oiseau dans un cimetière, au milieu des cendres et du néant : cet espoir que les gens, que nous tous, nous fassions un monde meilleur sur les cendres de cette attaque sanglante. Un monde différent, pour nous et pour des Sacha qui viennent de fêter 12 années d’existence.

Hier, j’ai expliqué encore à mes enfants ce que voulait dire ce rassemblement. Je crois qu’il n’y aura pas de plus belle leçon de sens civique, de respect à leur enseigner. La valeur de la tolérance, ils l’ont prise direct dans le cœur, sans mots, sans cours, sans leçon. Il leur aura suffi de regarder ces milliers, ces millions de personnes qui se sont déplacées au même moment dans divers endroits du monde pour protester contre l’inacceptable. Il aura suffi de pancartes, de visages recueillis, de poignées de main échangées et de ce sentiment fabuleusement grisant que, ensemble, on est plus forts. J’ai voulu que mes enfants, hier, se sentent fiers, debout et conscients de l’importance vitale du savoir-vivre ensemble. Je crois que le message est passé.

 

Pourtant, que vais-je dire à Sacha, et aussi à Théo et Laé, demain. Quand l’émotion sera un peu apaisée, que le deuil débutera son travail et que l’oubli frappera discrètement à la porte. Comment faire vivre dans la durée cet émoi collectif qui peut changer le cours d’une histoire, pour peu que l’on y mette l’énergie nécessaire, et une direction bien définie ? Ce que je souhaite dire à mes enfants, désormais, c’est que beaucoup dépend d’eux, et de nous, pour que ce monde là qui vient de saigner change un peu. Au-delà des efforts politiques à faire encore et toujours pour que cessent les massacres dans les pays d’Afrique (sans parler du reste du monde) gangrenés par des islamistes sanguinaires et inhumains, il y a cette part de nous qu’il va falloir faire évoluer. La laïcité est un impératif qu’il va falloir défendre becs et ongles dans tous les lieux où se mélangent des diversités culturelles et religieuses. Il faut d’ores et déjà se retrousser les manches, et se confronter à nos lâchetés, savoir se dresser contre le flou et une tolérance molle qui rend opaques le cadre structurant d’une société multiculturelle régie par des règles. Il nous faut, comme me le répète Ben ce soir, « entrer en résistance ». Et, il le souligne, ce rassemblement d’hier était le plus important que la France ait connu… depuis la Libération. Ce qui n’a rien d’anodin, puisqu’il me rappelle lui-même qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, c’est précisément cette résistance qui a permis aux alliés de vaincre l’idéologie nazie et le fascisme… Ce n’est pas un hasard. C’est lorsque l’on devient trop laxiste sur les valeurs fondamentales que sont la laïcité et le respect que les idéologies inhumaines prennent la place laissée vacante par une société trop acceptante. Et non, il n’est pas normal, et il est même totalement inacceptable, qu’un maire refuse l’enterrement d’un bébé rom dans un cimetière français!  Tout comme il n’était pas acceptable de signer les accords de Munich pour tenter de calmer un Hitler désireux de montrer patte blanche, pour mieux sortir les griffes quelques mois plus tard. Il nous faut apprendre à dire non et, comme le clamait Charb, avoir le courage de « mourir debout plutôt que vivre à genoux ».

En conclusion, et parce qu’un acte parle mieux qu’un long discours, je sais tout le travail que j’ai à faire pour être Charlie. Être Charlie, cela signifie vivre chaque jour, chaque instant, dans l’ouverture à la différence, dans la tolérance pour des valeurs qui ont une autre couleur que les miennes. Être Charlie, c’est surtout montrer à mes enfants pourquoi les assassins de Charlie Hebdo ont manqué de mots et à quel point la violence est la force des faibles, de ceux qui n’ont plus rien à dire et qui tuent par manque de mots et d’intelligence. Je veux être plus forte que cela. Nous devons être plus forts que cela. Pour que l’équipe de Charlie n’ait pas été décimée en vain. Et pour que leurs plumes continuent, là-haut, de dessiner des caricatures et des dessins irrévérencieux dans les nuages.

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