Désarroi

OLYMPUS DIGITAL CAMERAOn connaît tous des personnes qui traversent des moments difficiles. Qu’on parle ici de la perte d’un emploi, d’un divorce, du décès d’un proche et même d’un enfant… Il n’est pas nécessaire que l’événement soit dramatique, abominable ou terriblement injuste. Il suffit simplement que vous soyez proche de cette personne, plus ou moins d’ailleurs, et que vous vous demandiez ce qu’il convient de faire. C’est pour moi une énigme perpétuelle, une interrogation qui ne trouve jamais de réponse claire, fine, bien délimitée dans la lumière. Je me retrouve alors retranchée derrière une montagne de questions, et pas toujours les bonnes attitudes.

À ce chapitre, j’ai fait une découverte cruciale : celle d’Elena Miller. Cette jeune psychiatre avait démarré un blog sur le thème de la psychiatrie « zen », voulant réconcilier l’approche spirituelle orientale avec celle, plus médicale, de l’occident. Chemin faisant, elle a été diagnostiquée il y a un an d’un cancer très grave. Elle partage depuis régulièrement ses pensées, ses batailles, ses doutes et ses victoires sur ce blog (en anglais, désolée pour ceux qui ne le parlent pas…). Un jour lui a pris l’envie (le besoin?) de communiquer sur les « boulettes » des personnes qui entraient en relation avec elle depuis ce diagnostic. Elle en a finalement fait un guide, qu’elle a publié gracieusement sur son site : http://zenpsychiatry.com/holy-shit-youve-got-cancer-a-quick-start-guide/. Ce document reprend son parcours, s’adresse à des personnes qui ont un cancer et à leurs proches. On y retrouve des idées sur la façon de se rendre utile auprès d’une personne ayant à lutter contre un cancer, les façons de s’adresser à elle (rester franc, direct, et surtout à l’écoute), et beaucoup d’autres conseils judicieux sur ces choses que subissent les personnes malades et qu’elles n’osent jamais dire…

 

Cela rejoint aussi ce conseil que l’on nous avait donné lors de mes études d’infirmière à McGill : ne jamais répondre « I understand » (je comprends) à quelqu’un qui parle de sa maladie. Car à moins d’avoir vécu une telle expérience, il y a de bonnes chances qu’on ne puisse pas « comprendre » de l’intérieur ce que l’autre veut nous signifier. Et que l’on passe à côté, du coup, de ce qu’elle souhaite transmettre et nous communiquer.

Il y a ainsi des subtilités qui nous échappent et nous blessent, quand on sait qu’on ne les possède pas dans notre besace de personne « accompagnante ». On se voudrait sincère, aidant, à la bonne distance. Et combien de fois me suis-je vue (après coup) détournée, gênée, mettant des objectifs personnels là où il n’y aurait eu y avoir que des mains tendues désintéressées… L’inconscient travaille plus vite que nous, on dirait, dans ces situations où l’ego veut se frayer un chemin à tout prix.

Vraiment, c’est un travail compliqué que celui d’accompagner. De se manifester sans savoir si l’autre est prêt à recevoir. De tendre une main quand celui qu’on vise souhaite peut-être simplement disparaître de la circulation pour un moment. C’est difficile aussi, d’exprimer une peine – même sincère – à l’endroit de quelqu’un qui vient de perdre un enfant. Quand on sait pourtant pertinemment qu’on ne pourra jamais se représenter la perte immense que ce deuil peut constituer. Et qu’il est difficile, surtout, d’accepter qu’un deuil ait son cheminement propre, qui se fiche éperdument de limites dans le temps, l’espace et dans l’esprit. Qu’il prend des formes que nul ne peut appréhender, pas même celui qui le vit. Comment savoir que telle personne préfèrera se terrer dans une vie sans surprises durant des années, tandis que d’autres auront besoin d’un soutien indéfectible et manifeste pendant quelques mois? Il n’y a pas de procédure, de carte, ni de discours à écouter. Le cœur suffit à l’affaire. Mais comme le deuil et la maladie sont des chemins solitaires, il n’est pas toujours possible de savoir si on fait mouche, ou si l’on se goure totalement dans les mots, les gestes que l’on avance. Mon désarroi se nourrit de ces silences. Mais que cela fait du bien quand, de temps en temps, des mois ou des années plus tard, on entend que l’initiative que l’on avait prise a fait une différence, une jolie différence, dans une détresse indiscible…

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