Wake up

Voilà peut-être une semaine qu’elle venait là, jour après jour. Flanquée de son nourrisson de quelques mois, qu’elle ne pouvait de toute façon pas faire garder. L’enfant, un petit garçon à fossettes délicieuses, avait un sourire permanent sur le visage qui le faisait ressembler à un ange. L’après-midi où elle pénétra une fois de plus dans la salle qui jouxtait la salle de réanimation, la même lumière blafarde faisait sur les murs de la pièce un voile livide qui rendait l’atmosphère presque solide et abrutissante. Sur les chaises disposées le long des murs, des personnes attendaient, dans l’angoisse et la solitude. Presque les mêmes visages depuis le début. Parfois certains partaient, remplacés par d’autres. Chacun venait traîner là son désespoir et l’atrocité de l’attente sur ces vieux sièges désinfectés aux produits qui répandaient dans tout l’hôpital leur puanteur antiseptique. Le bruit des souliers crissant sur le sol firent se tourner les regards vers la jeune femme. Le bébé accroché à ses bras considéra l’assemblée indigente et se mit à sourire innocemment à pleines fossettes. Quelques visages s’allumèrent pauvrement à cette lumière, encore lourds de la peine contenue. La femme ne se laissa pas contaminer par ce ballet d’émotions, et, avisant une femme entre deux âges qu’elle avait déjà sollicitée pour cette tâche, lui confia le bébé. Ce dernier jeta un regard rapide à sa mère, avant de se lover dans les bras qui l’accueillirent avec soulagement. Un enfant, ça fait passer les chagrins plus sûrement que n’importe quel baume.

Son bébé dans de bonnes mains, la femme se dirigea alors vers la pièce où les soignants s’activaient auprès des personnes qui luttaient pour leur vie. Un endroit un peu hors du temps, où les patients entre la vie et la mort reposaient au bout de leurs lits, séparés entre eux par de simples rideaux qui n’empêchaient pas les bruits de luttes, les pleurs, les ordres des médecins lors des situations critiques qui dérapaient soudain. Les lits étaient disposés en cercle autour de cette pièce aveugle, et la jeune femme se dirigea sans hésiter vers le lit qu’elle cherchait, le troisième à partir de la droite. Allongée dessus se tenait une femme dans la trentaine. Grande et belle, aux cheveux d’une blondeur étonnante, et qui semblait dormir. Pour autant, son corps amaigri était accablé de fils, de tuyaux et de perfusions. Son visage était perdu dans les profondeurs du coma qui l’empêchaient depuis des jours de revenir à la vie. Plusieurs arrêts cardiaques avaient eu raison de sa résistance et l’avaient condamnée à ce sommeil de belle au bois dormant dont elle ne sortait pas. Chaque jour, sa visiteuse se tenait ainsi près d’elle, prenant sa main dans la sienne, pour lui faire sentir qu’elle n’était pas seule dans ce voyage lointain. L’impuissance n’empêchait pas ce lien de perdurer, moment après moment. Et jour après jour, la jeune mère revenait pour témoigner à son amie qu’elle était là, simplement. Elle s’approcha du lit, et attendit comme elle le faisait toujours, attrapant la main de la belle endormie pour la réchauffer dans la sienne. Aaprès un long moment, elle se mit à lui parler. Elle chuchotait, tandis qu’autour d’elles, les soignants réalisaient les tâches habituelles, dans une atmosphère feutrée. On entendait des froissements de tissu, des bruits de compresse qu’on ouvre, des tubulures qu’on met en place, ou des ordres qu’on donne pour administrer un médicament. Mais personne pour entendre les mots que la jeune femme prononça. Des mots qui flottèrent autour de la patiente plongée dans son lointain pays comateux. Des mots qui se firent une place quelque part, qui prirent une de ces  montgolfières immenses qui montent si haut dans le ciel qu’on finit par les perdre de vue. Les phrases s’insinuèrent dans le corps et l’esprit de leur destinataire. « Tu as le choix ». « Tu peux revenir vivre, ou partir ». « Moi, je sais que tu as la force de te réveiller ». « Je sais que tu as la possibilité de choisir de revenir vers nous, et j’ai envie que tu reviennes ». « Il t’appartient de faire ce choix ». « Nous t’aimons, et nous aimerions que tu choisisses de vivre ». La jeune maman lançait ces mots comme des bouées de sauvetage, comme des mains tendues que l’autre pouvait choisir d’attraper, ou pas. Elle savait que son amie entendait, et qu’elle avait le pouvoir de décider de se réveiller. Elle espérait, en sachant que rien ne pourrait obliger son amie à le faire. Maintenant ou jamais. Mais elle continuait à caresser la main, s’attendant simplement, dans un long moment, à revenir vers la salle d’attente où les proches de ceux qui les entouraient comptaient chaque heure avec angoisse. Elle savait qu’elle finirait, comme chaque jour depuis une semaine, par reprendre dans ses bras son bébé qui nourrissait à cet instant de ses sourires les pauvres visages éteints qui ne voyaient plus la lumière du soleil depuis des jours, tendus qu’ils étaient vers l’issue de la lutte que menaient les personnes qu’ils aimaient. Elle savait cela, et l’acceptait. Ce qu’elle n’attendait pas arriva alors. Les yeux de son amie s’ouvrirent et se mirent à cligner. Elle bougea sa main, essaya de parler en regardant l’amie qui se tenait à ses côtés. La jeune femme sentit son cœur manquer un battement, et une vague de chaleur monter en elle d’un coup. Elle appela l’équipe de soignants qui se précipitèrent au chevet de la patiente, avant de s’effondrer sur un siège pour ne pas perdre connaissance. Elle partit finalement en titubant, tandis que les infirmières et les médecins achevaient de constater ce qu’elle avait déjà compris. K. avait choisi de vivre. Elle avait fait ce qu’il fallait. La jeune mère revint dans la salle lugubre avec le cœur chiffonné et abasourdi. L’enfant dans les bras, elle quitta l’hôpital avec la conviction d’avoir accompli quelque chose. Même si elle ignorait quoi exactement.

Je dédie ce post à K., qui m’a offert un jour ce moment de grâce même si, sans doute, elle n’en a pas le souvenir…

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Une réflexion au sujet de « Wake up »

  1. pfiou, que d’émotion à la lecture de ce texte en ce lundi matin de rentrée.
    Je mets tjs le même commentaire : quelle plume !!!
    Bisous cousine

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