La vague arrive… et puis quoi ?

Je fais face à mon ordinateur pour vous écrire ces quelques mots. Tasse de thé fumante à mes côtés, j’inspire profondément, et dans l’expiration qui suit naturellement, c’est un sentiment de bonheur diffus qui étale ses brumes autour de moi. Je n’ai pas été détendue autant depuis des semaines, des mois… des années ? On dirait que, depuis que je n’ai plus un travail salarié, l’avenir s’ouvre. Que les événements qui surviennent jalonnent un chemin qui devient visible pas après pas. C’est sinueux, imprimé de détours, mais la direction s’impose, obstinée, et j’en perçois les contours, instant après instant, avec un ravissement certain.

Pourtant, rien ne pouvait me laisser croire à une telle plénitude début septembre. J’avais déjà formé des plans pour les mois à venir, j’avais organisé dans ma tête plusieurs rendez-vous, des projets, des idées. Aménagé une petite place discrète à cette écriture si indispensable, mais une petite place seulement. Entre deux séances de ménage, de courses ou de devoirs avec les enfants. Et puis est arrivée la nouvelle que tout allait être chamboulé. Je n’avais plus de contrôle sur grand-chose, il me fallait prendre la mesure des changements à venir, et tenter coûte que coûte de m’y adapter. Au départ, la colère a pris tout l’espace. L’envie d’en découdre avec une personne qui venait de façon violente me signifier que je n’avais plus ma place là où, un jour avant encore, je travaillais d’arrache pied pour tenir mon rôle. Et puis j’ai pris le temps de considérer cette colère, et j’ai réalisé qu’elle ne visait pas celui qui m’avait de toute évidence jetée dehors. Mais en dehors de quoi ? D’une vie réglée où ce que j’aimais plus que tout : passer du temps avec ma famille, seule, ou écrire… n’était pas au premier plan. Force était de constater en effet que ce qui comptait le plus pour moi n’avait pas la première place dans mon emploi du temps. Il faut bien vivre, me direz-vous, et vous aurez raison. C’est juste que je n’ai jamais eu – jusqu’au mois dernier – qu’une seule façon de concevoir la manière de faire vivre ma famille. Financièrement, je veux dire. Je n’avais envisagé qu’une voie, quand il en existe tant.

Alors colère, oui. Il m’a fallu la reconnaître. Celle que j’ai éprouvée contre moi-même, contre cette façon étriquée de voir ma vie et ma façon de dépenser ce temps précieux qui m’appartenait plus. J’ai dû accepter l’émotion, et écouter tout ce qu’elle avait à dire. Les frustrations tues, les envies de liberté éteintes avec le traintrain des jours qui se ressemblent. Les petites lâchetés quotidiennes qui étouffent peu à peu le flux de vie et d’énergie qui avait pu m’habiter avant, et qui trouvait un exutoire ténu dans quelques moments échappés au fil des jours. C’était comme si on avait appuyé sur le bouton « reset » d’un de ces bons vieux appareils. Quand on utilise une pointe de stylo pour tout remettre à zéro en appuyant dans le petit renfoncement, et qu’on peut alors réécrire l’histoire. Et après la colère, il a fallu pardonner pour le temps perdu et donner une forme quelconque à l’après.

L’aventure aurait pu s’arrêter là. J’aurais pu repartir malgré tout vers mes bonnes vieilles habitudes et chercher d’emblée la place prévue, l’emploi habituel, le temps balisé. Mais faire cela aurait été comme de cracher sur le cadeau donné. Ça aurait été la pire des trahisons. Et cela aurait été insultant pour toutes les personnes qui se sont manifestées depuis en soutenant mes projets d’écriture à grands coups d’encouragements ! Personnes que je remercie ici, car leur soutien m’a portée, vraiment.

J’en viens au cœur de mon propos. Car je pense profondément que les changements radicaux sont des présents que la vie nous fait pour nous aider à nous révéler à nous-mêmes. Si douloureux soient-ils sur le moment, c’est lorsque la vague nous traverse et nous fait basculer que nous tenons une occasion de changer. Le petit bonheur au rabais d’un quotidien sans histoires et sans défis nous porte, certes, mais peut vite avoir le goût insipide des jours qui s’effacent sans laisser de trace. La vie nous malmène, nous jette à terre, et voilà que s’ouvrent des possibilités inopinées de refaire notre histoire, de réinventer le déroulement de ce qui reste. On naît à celui/celle que nous sommes appelés à devenir. Louper le coche, c’est choisir délibérément une vie plus fade. Une existence sécuritaire, c’est vrai, mais sans surprises et avec une joie qui sera toujours limitée par nos petites peurs intérieures. Ce serait comme de s’astreindre à vivre dans une serre au milieu d’une forêt mirifique. On perd vite l’habitude de humer l’air parfumé d’herbe humide, de toucher aux feuilles fraîches, de se coucher sur la mousse délicate, à force de vouloir s’enfermer dans la petite maison de verre pour se protéger des bêtes sauvages.

La vague nous a bousculés, prenons le temps de respirer avant de nous remettre debout. Ne courrons pas vers les solutions habituelles, vers les recettes ancestrales. Il s’agit d’écouter la petite voix intérieure. Celle qui nous nous amène plus loin. Il s’agit de sentir en soi la force vitale qui trouve son chemin jusqu’au cœur et peut nous guider en dehors de nous-mêmes. Il s’agit, pour finir, d’avoir le courage de quitter le tuteur bien commode des habitudes et de choisir de pousser plus haut, seul et sans peur. Cela me rappelle deux citations. La première, digne et belle, est de Nelson Mandela : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends ». La seconde, irrévérencieuse et rigolote, est de Dory, dans Nemo : « Quand la vie t’jette à terre, tu sais ce qu’il faut faire ? Une prom’nade en mer, une prom’nade en mer… ».

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