La vie comme elle respire

OLYMPUS DIGITAL CAMERAJ’ai envie de débuter un petit tour du côté des souvenirs avec vous. Ce serait comme un jeu de piste, ou une guirlande de photographies jaunies par le temps. On se promène, on en choisit une qu’on décroche, et on respire le parfum d’histoires qu’elle exhale.

La première qui me vient, c’est celle d’une naissance. Au sens propre et sanglotant en même temps. La naissance telle que je l’ai vécue trois fois. L’image que je choisis est celle du poupon fripé qui vient se nicher contre le sein qu’il découvre pour la première fois. Chacun de mes fils a pu poser à ce moment là, un petit bonnet minuscule coincé sur sa tête encore toute cabossée du passage étroit qu’elle avait dû affronter. Cette photographie me ramène aux minutes qui ont précédé, chaque fois, ce moment de silence et de calme béni. Je revis les instants de douleur intense, les contractions qui broient le ventre, les postures impossibles pour tenter de faire passer les efforts du corps pour sortir l’enfant. C’est brutal, une fièvre me prend, le chaud et le froid m’envahissent par vagues, je sens à peine le linge humide que Ben me passe sur le visage pour me soulager. Il me semble que je pourrais presque dormir tant la fatigue pèse sur moi de toute sa lourdeur, mais je goûte à une presque plénitude lorsque mon chéri appose contre mon dos un bienfaisant sac magique, appliquant une chaleur merveilleuse là où les coups du corps se font les plus violents.

Il y a ce travail, toujours trop long car si douloureux, au moment où la naissance est proche. L’entourage se mobilise et retient son souffle. On voit la tête. On essaie de me coller un miroir sous le nez pour que je regarde le rond coiffé de cheveux épars qui fait son chemin. Mais je détourne le regard, transpirante, j’ai besoin de me concentrer. Chaque contraction me serre comme un étau, mon ventre se durcit comme la pierre, et je dois me détendre pour laisser le travail se faire. C’est là le plus difficile. C’est un peu comme pour l’écriture. Il ne faut pas se mettre en travers du chemin. Laisser la douleur prendre sa place, car avec elle l’enfant avance, lentement et sûrement, vers l’air et la sortie. Encore un effort, hop, la tête finit par sortir. Ça brûle, mais il ne faut pas arrêter là.

J’accompagne chaque mouvement avec une respiration profonde. Je me détends, dans tout ce fatras de sensations diffuses et envahissantes. En tout cas, j’essaie. L’enfant se tourne doucement, on nous encourage lui et moi du regard avec des mots, je sens la main de Ben autour de mes épaules, il regarde sans en perdre une miette, ce que je n’ai pas la force de faire. Puis une épaule s’engage, sort, et finalement une autre, et là, d’un coup, l’enfant apparaît, on le prend, on l’emmitoufle dans une couverture, on entend son cri avec bonheur et ravissement. La douleur s’arrête d’un coup. Le job est fait. Je prends l’enfant sur mon ventre. A bout de force, mais heureuse. Je n’y crois pas. Je n’y ai jamais cru. A ce déballage d’amour en petit paquet de 3, 4 kilos. Ça grouille de vie, et ça veut de la chaleur. Ça veut entendre en vrai la voix dont il a perçu les vibrations étouffées durant 9 mois. Ça veut manger aussi. On le pèse, on fait les petits tests habituels, on le manipule avec douceur. Il se laisse faire, gentiment. Je lui parle. Ben lui parle aussi, le caresse, n’en croit pas ses yeux. Le drap est doux, sous la main. L’enfant traîne encore un peu de sang sur sa petite peau ridée. Ses mains sont microscopiques, serrent très fort le doigt qui les chatouille.

J’ai encore mal, mais presque plus. Ce n’est plus ce qui compte à présent. Et c’est vrai que l’accouchement est violent, qu’il nous semble qu’on va mourir tant cela fait mal. C’est vrai aussi que c’est une douleur utile. Une douleur qui a un sens. Une peine que l’on porte jusqu’au bout pour que la vie fasse son chemin. Et une douleur, surtout, que l’on oublie chaque fois. Pour que la fois suivante puisse se produire sans qu’on l’appréhende trop.

Plus tard, ce sont les bruits de succion que l’on entend. Le bébé ronronnerait presque de bonheur, tant est bonne cette première tétée qu’il a tant attendue. Il tète autant l’amour que ce qui sort du sein. On sent comme une odeur de lait, mêlée à celle d’une peau de bébé toute neuve. Une odeur chaude et qui réconforte. Le bébé avec son petit bonnet trop grand pour sa tête minuscule. Qui niche une main adorable sur le sein convoité. Ne bougeons plus. Clic.

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