Le silence des églises

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Je sors de la formation que j’ai suivie toute la journée. Je marche dans les rues, un peu au hasard. Au détour d’un coin de rue, je bifurque vers des maisons à colombages. Anciennes du Moyen Age, sans doute. Ça respire le vieux, ici. Je connais peu Rennes. Je me laisse aller. On ne sait jamais. C’est reposant, parfois, d’errer ainsi sans but. D’avoir juste envie de se laisser surprendre. Sur la place du parlement de Bretagne, cette expo de photos. Les visages de personnes qui ont vécu le tsunami au Japon. Des hommes et des femmes abîmés. Habités. On voit dans le sillon de rides qui se déroule sur le visage des plus anciens une tristesse, une dignité qui ne s’efface pas dans l’expression grave. Du vécu profond, qui dit toute la douleur d’un cataclysme de quelques minutes, rasant toute vie sur 600 kilomètres d’une côte balayée. Rien ne vit plus sur ces rivages dévastés. On n’y entend plus de rires d’enfants. Et cette adolescente qui regarde l’objectif, un rien de défiance dans le regard, comme si elle se rebellait malgré tout contre une injustice dont elle ne sait pas quoi faire. Je poursuis, après avoir laissé quelques battements de cœur sur cette place en me laissant toucher par des vies qui frôlent ainsi la mienne, l’espace de quelques secondes. Mes pas s’égarent. Sur les pavés, je trébuche un peu, jusqu’à lever le regard. Une basilique se dresse devant moi. Une femme en sort, poussant la porte doublée de cuir qui se referme sans un bruit. J’entre. Je ne sais pas trop pourquoi. Pour y trouver un peu de calme. Ça ne loupe jamais. Le monde peut s’ébruiter dehors en milliers de miettes de sons confus, tout est coupé d’un coup lorsque l’on passe la porte lourde d’une église ou d’un édifice religieux. Comme si Dieu intimait l’ordre au monde de se calmer, un peu. Je goûte à ce silence. Il est d’or, d’écume et tout en couleurs passées par la lumière transie des vitraux. Le silence peuple cet endroit où montent les prières des gens éparpillés là pour quelques minutes, quelques heures parfois. J’entends ces sons invisibles qui divisent l’espace et lui donnent une luminosité que l’on ne retrouve pas ailleurs. À ma droite, des cierges brûlent tranquillement d’une flamme droite et sans troubles. Je repense à deux personnes que j’aime. Le cancer touche du doigt ceux qu’il désigne, et laisse des traces indélébiles dans le ciel d’une vie. L’impuissance me gagne parfois quand je pense à elles. Mais le cierge est là pour apaiser la peine. J’en allume donc deux. Je laisse la prière monter jusqu’à celles auxquelles je pense. Elles méritent ce temps, cette poussière de temps apaisé qui viendra leur caresser le visage. Leur faire comprendre que je les accompagne, à ma manière. Je crois en ce sourire lancé aux étoiles, et qui atterrit en plein cœur de ceux que j’aime, et auxquels je pense. Je crois que la main invisible posée sur l’épaule réchauffe celle qui la sent tout à coup. L’énergie envoyée dans une direction ne peut manquer sa cible. Cela se traduira peut-être en un soulagement temporaire de la douleur, en une sensation de chaleur bienfaisante dans le cœur, en une légèreté qui s’impose d’un coup. Mais ce geste trouvera une place, à un moment donné. C’est mon petit message de réponse à une souffrance que je devine, sans la vivre. Et j’enjoins deux messagers que j’aime et qui sont déjà partis de porter ma petite lettre d’amour à celles auxquelles je la destine.

Je prendrai ensuite quelques minutes pour respirer. Simplement respirer. Réaliser toute la beauté d’être au monde. Et la chance, pour l’instant, de pouvoir me dire que j’en goûte toute la saveur, sans crainte de devoir quitter trop vite ce que j’y connais de beau et d’intime. J’essaie ainsi de réaliser ce que vivent ceux qui savent qu’ils doivent partir bientôt. Et de rentrer dans cette souffrance là, sans pouvoir le partager jusqu’au bout. Ma façon de les suivre pas à pas, c’est de rire quand je le peux, de pleurer avec eux si cela leur fait du bien, de respirer à mon rythme, et de célébrer cette vie qu’ils doivent quitter trop tôt, ou pour laquelle ils luttent avec tant d’efforts…

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