A la pêche aux moules, moules, moules… Je ne veux plus aller, maman!

Ah... S'étendre tel une grenouille sur son nénuphar...

Ah… S’étendre tel une grenouille sur son nénuphar…

Tout est question de moule. Quand je pense moule, pas celles qu’on trouve dans la mer, mais au contraire ceux qui sont statiques et hors de l’eau fluide, je pense à ces récipients limitant que l’on utilise pour définir et étiqueter. Un moule est un contenant. Son boulot est en effet de contenir le flux vivant qui ne devrait pourtant pas pouvoir être défini par quelque objet que ce soit. Il s’agit là d’opérer des raccourcis pratiques, d’utiliser un mode de classement de la personne afin d’en faire cesser le caractère nomade. Ce qui est contenu cesse d’être mobile. A l’instar de ces tribus d’indiens du Canada, que le gouvernement a sédentarisé par des moyens souvent barbares (comme tuer massivement des meutes entières de chiens de traîneaux, qui permettaient aux indiens de se déplacer presque toute l’année sur la neige). Ces peuples saignent encore de cette violence qui leur a été faite. Et peinent à rentrer dans un moule définitivement trop petit pour l’immensité de leur culture et de leur savoir.

 

Le moule a pour objectif de définir, et d’une manière statique, une réalité observable et que l’on croit immuable. Cela en dépit de toutes les preuves qui démontrent en permanence qu’une réalité n’est visible que selon l’œil de celui qui regarde. C’est sans doute pour cela que la théorie de la relativité développée par Einstein défiait au premier abord l’intelligence d’une grande majorité de gens. Car comment, quand on a toujours fait cela, remettre en question le fait que le réel est en grande partie créé par celui qui le vit ?

 

Etiqueter est confortable car prévisible, limitant sciemment le degré de surprise que l’on peut avoir face à des événements auxquels on est confronté sans avoir parfois de prises dessus. Expliquer rassure. L’être humain a lutté depuis toujours contre l’incertitude et ce qu’il ne pouvait expliquer. Quitte à s’inventer dans la foulée des Dieux et des mythologies pour donner un sens à diverses manifestations météorologiques ou naturelles qui échappaient à son analyse.

 

Alors le moule vient à point nommé, dès lors que l’on souhaite échapper à cette logique pourtant si naturelle (mais si difficile à pratiquer) du lâcher prise et de l’abandon. Le moule est un instrument efficace pour se cacher et ne plus offrir d’aspérités à une appréhension de la réalité qui devrait pourtant être complexe, diversifiée, mettant en valeur non des individus ou des faits, mais tous ces liens qui les unissent.

 

Le moule, c’est celui que la société exploite quand elle définit le rôle de chacun dans une entreprise, une communauté, un système. C’est une fiche de poste, à laquelle il faut se conformer pour que les choses fonctionnent dans un objectif défini. Il a son utilité, ce moule, pour que règne dans une certaine mesure l’harmonie sociale et la cohérence collective.

 

Le moule, c’est aussi celui que j’ai dans la tête. Lorsque je tente de ressembler à ce personnage imaginaire que je souhaite devenir. Le plus souvent, dans avoir conscience de suivre les reflets dans l’eau de ces personnes que l’on m’a demandé sans mots d’incarner. L’enfance, les parents, les amis, les professeurs, les mentors et les chefs d’entreprise, toutes ces personnes, ces événements, qui ont concouru à définir de façon irrévocable le rôle qu’il me fallait endosser. Apprentissage utile lui aussi, puisqu’il a le mérite de donner une direction pour grandir. Pas toujours vers le haut, comme pour l’arbre, souvent de biais et de façon tortueuse. Vers la terre, même, parfois. A l’encontre de toutes les lois naturelles qui imposent à la plante de chercher la lumière. Mais grandir quand même.

 

Le problème, il arrive le jour où on finit par apercevoir le bord du moule. Ou des moules. Car ils sont finalement tous encastrés les uns dans les autres. Le moule de soi, dans le moule de sa place dans une famille, celui de la place dans un couple, du rôle dans une entreprise, dans celui de la position dans une communauté, puis d’une ville, puis d’un pays, etc. On part de tout petit, à la manière des poupées russes, pour se définir dans du toujours plus grand, toujours moins signifiant. Contempler le bord de ces différents moules est une véritable claque. Pour l’ego, pour le soi que l’on aurait aimé indépendant, sûr de lui, sans bornes… Mais aussi pour cette image de soi que l’on a besoin de dessiner, et que l’on voit soudain tellement large qu’elle ne tiendra jamais sur la feuille. Ou alors il faudra changer de feuille. Et un format semblable, ça n’existe pas…

 

Il faut se mettre à fabriquer du papier. Soi-même. Inventer de nouveaux outils pour dessiner dans le ciel. Parce que tout est là-haut, dans le bleu immaculé traversé de nuages, et qui peine encore à contenir l’immensité de la personne que l’on est. On est dans le relatif, ce relatif qui fait une place à chacun, sans qu’aucun moule ne vienne s’imposer pour étouffer par des petits mots condamnant celui que l’on est au fond. On devient tolérant. On apprend ainsi, tout en se faisant à soi une place sans limites et sans contours, à voir les autres de la même façon inbornée, inbornable. On réalise les trésors de complexité qui définissent l’individu. Mais surtout, qui définissent les événements qui se déroulent, dans une chaîne ininterrompue de liens perpétuels et gigantesques entre les choses. Chaque événement étant issu d’une série innombrable de circonstances interdépendantes qui s’associent quelques secondes et se séparent l’instant d’après. Chaque décision est ainsi le mouvement léger que l’on fait de la main dans une eau calme, et qui va créer des ondes en agitant ainsi des milliards de molécules d’eau tout autour, elles-mêmes créant des oscillations à d’autres endroits de la mare, jusqu’à affecter la petite grenouille qui se dorait au soleil sur sa feuille de nénuphar et finit par plonger dans l’eau.

 

S’affranchir du moule, c’est peut-être un des objectifs d’une existence qui se veut pleine et vivante. Casser le moule, ou se contenter d’en voir le contour, et décider d’en sortir, une jambe après l’autre. De quitter le monde des images, pour se poser en observateur, réaliser que l’on n’est pas ce que l’on pensait avoir toujours été. Sentir que l’on n’est finalement pas réductible à une définition ou à un rôle, à un type de personne, un salaire ou un statut marital. Hétéro/commercial/père de deux enfants/psychotique/fille de général/à la retraite/végétarienne/dynamique/ dépressif… Reconnaître aussi les énergies invisibles qui nous entourent et nous lient à notre environnement. Apprendre à faire confiance à des flux qui dirigent notre vie à notre insu, et qui disent une vérité différente, qui se détache de tout ce que l’on a pu connaître auparavant. S’entraîner à se faire confiance, et à confier le mouvement de son existence à la vie elle-même. Accueillir l’autre tel qu’il est, le sortir du moule où on l’a mis depuis toujours, comme on s’est sorti du sien. Refuser de voir à travers le filtre bien pratique et si mortifère du préjugé et du pré-digéré. Être honnête. Sincère. Aimant. Cesser de perdre du temps à courir après une reconnaissance qui devrait d’abord être intérieure. Reconnaître la complexité du monde, et rester serein face à ces énigmes qui ont cessé de nous déstabiliser. Garder son équilibre quelles que soient les ondes qui traversent la mare. Grenouille surfant sur sa feuille de nénuphar. Rester confiant dans notre capacité à nous reconstruire après un échec. Donner le dernier mot à Kipling : Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie/Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir. C’est à ce prix que nous serons des hommes, des femmes, des fils et filles, des pères et mères, des personnes. Des êtres vivants. Libres. Sortis délibérément du moule.

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2 réflexions au sujet de « A la pêche aux moules, moules, moules… Je ne veux plus aller, maman! »

  1. Je souscris pleinement à l’idée…Et l’image du moule me parle moins, peut être parce que « je suis » est le premier responsable de cette « cristallisation de déterminismes » qui m’enferme dans des mots, des images, des cultures.
    Bravo pour cette synthèse de l’approche d’Einstein!

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