Retrouver l’ancien

Lam mouillant à Ten Pouds Bay, aux côtés de notre ami Taoz...

Lam mouillant à Ten Pouds Bay, aux côtés de notre ami Taoz…

Je retrouve ma France. Celle que j’ai laissée il y a 13 ans, au bout d’une piste de décollage, alors que je commençais ma vie d’adulte. Cette France qui a changé mais qui, profondément, est restée semblable à elle-même. Dans ce voyage au long cours qui m’habite, j’ai changé. C’est donc cette image que je me faisais de mon pays qui a changé. Alors que j’écris, des orchestres se déchainent tout autour de nous. On est à la veille du début des Francofolies de la Rochelle. Ce moment suspendu au bord de l’eau, où la fébrilité de la musique l’emporte sur le quotidien et le vécu lourd. Et d’emblée, je me régale de ces scènes de mouvement, de danses improvisées où les gens se laissent prendre par la main par les notes, les énergies et les ambiances folles. Et j’aime les orchestres de rue, les groupes qui se produisent spontanément à l’occasion d’un événement musical par ailleurs cloitré derrière des murs payants. Cette inspiration, cette joie de vivre et ces éclats de musique sans trop de préméditation, c’est précisément un côté qui me manquait un peu à Montréal. Cette capacité à tout oublier, les convenances, les façades, les habitudes, tout pour se lancer dans le grand mouvement de la danse. À Montréal, j’ai le souvenir frustrant d’avoir assisté à un magnifique concert pour la fermeture du festival, où les gens écoutaient sans bouger, sans sembler transportés par la musique et l’ambiance. Autre pays, autres mœurs… Et en miroir, cette fête de la musique en 1999, quand une foule en délire dévalait le parvis de Notre Dame de Paris derrière un groupe de musiciens brésiliens qui avançaient, tambour battant et en mettant une ambiance du tonnerre !

Il est d’ailleurs curieux de constater ces attitudes de comparaison qui, si elles sont naturelles, n’en sont pas moins surprenantes… Je me suis en effet vue depuis quelques semaines décrire à mes proches avec force détail les avantages de la France qui me sautaient aux yeux, et mettre en face tous les défauts que je voyais au Québec. Il semble que l’exercice soit un moyen indirect de s’aider à accepter les choix réalisés, comme si on cherchait ainsi à se convaincre que ce qui a été fait l’a été à bon escient. Ultime justification, qui me ramène à ces premiers mois au Québec, où j’avais fait l’exercice inverse : critiquant vertement la France que j’avais quittée pour m’extasier sur les atouts du nouveau pays adopté ! Je trouve le souvenir irrésistible, comme une preuve que l’on peut être soit franchement de mauvaise foi, soit d’un optimisme à tout crin qui nous rend parfois injuste… Mais c’est ainsi, et je suis en train d’en revenir, d’apprendre à faire mieux la part des choses pour goûter à tout avec bonheur et gratitude. Mais voici pour vous en quelques mots ce que j’ai été heureuse de retrouver ici, dans ce pays de la douce France…

 

Les saucisses de Montbéliard, la gentillesse et la générosité d’amis de longue date comme les Biard, la gaieté des enfants, les concerts de rue improvisés, le sourire des commerçants, la ténacité d’une directrice d’école pour faire une place à Théo, les terrasses des cafés partout dans les rues, les sculptures sur des façades vieilles de plusieurs siècles, la douceur de vivre tourangelle, les filles qui aiment se faire jolies, les artistes fiévreux de faire connaître leur art, les légumes bio et les marchés en plein air avec les marchands qui vous hèlent et vous vantent leurs produits, le goût des fruits de mer, les clochards qui vous remercient d’un regard, le bon vin et le pineau des Charente, les bières belges (!), les arbres centenaires, la campagne immense et fleurie, les odeurs d’herbe coupée, le bruit des poules dans une maison du centre ville,  les amoureux qui se bécotent sur les bancs publics, les crêpes bretonnes authentiques, les champs de coquelicots à perte de vue, les conversations à brûle pourpoint avec un commerçant sur le sens de l’existence et les changements de cap…

 

La liste est trop longue. Je retrouve un pays comme s’il m’était étranger, et tout ce que j’y observe me plaît, me séduit comme jamais. Peut-être faut-il s’éloigner des lieux, des personnes qui nous ont entourés depuis toujours pour mieux apprendre à les connaître et à les aimer. La chose s’est avérée évidente pour moi. J’aime l’idée que les pierres qui ont construit la personne que l’on est devenue se soient arrondies avec l’âge, l’érosion des sentiments et du vécu. Que toute cette fondation prenne son sens et son importance alors même que le mur s’est construit dessus pendant des années. De même qu’il faut avoir beaucoup perdu pour reconnaître la valeur de ce que l’on a.

Et je repense à ce jeune homme, Zam, assis sur un grand tissu noir et rouge, dans une rue piétonne de la Rochelle ce soir. Il tenait sur ses jambes un instrument étrange (un hang, nous a-t-il dit), qui ressemblait à une carapace de tortue en métal, avec des bosselages régulièrement disposés sur le contour. En passant ses mains et ses doigts sur la surface, il arrivait à fabriquer des sons incroyables. On aurait dit plusieurs instruments en même temps, et il caressait l’air imperturbable sa demi coque en faisant s’envoler les notes dans tous les sens. La France, vieille patrie des artistes… Aussi…

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3 réflexions au sujet de « Retrouver l’ancien »

  1. salut miss

    dans les concerts, ici je m’y retrouve mieux. La réserve britannique sans doute.
    mais c’est drôle que tu écrives ceci précisément aujourd’hui :  » Cette capacité à tout oublier, les convenances, les façades, les habitudes, tout pour se lancer dans le grand mouvement de la danse » : hier je pensais exactement l’inverse, je suis allée à « Swing l’été » sur le bord du fleuve et c’était un bonheur de voir tous ces gens déchaînés, heureux, sans complexes, danser tous ensembles, gros, minces, jeunes, vieux, beaux et beaucoup moins beaux. Je me disais que cette absence totale de complexe je ne la trouverais pas en France (en tout cas pas en Bretagne!)

    Quant aux tambours brésiliens, j’y vais cet après-midi, j’ai un collègue qui y participe!

    Gros bisous, hâte de te parler ! (j’arrive le 13 août)

    Anne

  2. Je pense que tu as tout a fait raison, au final! E realite, ca doit aller dans cette facon de s autojustifier sur le choix du pays en changeant le regard que l on a sur l ancien et le nouveau… I reste qu on regrette, apres 3 jours de francos ici, les concerts gratuits, la super organisation et le cote chaleureux sans complexe du festival de jazz de montreal… Mais on a quand meme ici deux belles decouvertes d artistes improvises dans les rues de la ville : zam avec son hang, et aussi le groupe gadjo loco, super sympa. J ai super hate de te revoir moi aussi!

  3. Il n’y a rien à justifier. C’est votre maison, la terre qui vous a vu naître, le berceau de votre enfance.

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