Ces rêveurs qui nous inspirent…

Nous nous étions installés sur les fauteuils de l’immense salle. Autour de nous, près de 700 personnes réunies, endimanchées et heureuses. Nous venions célébrer les étudiants, aspirants internes, qui allaient recevoir ce soi-là leur diplôme, entourés de leurs proches. Un titre de médecin obtenu de haute lutte, après quatre années de travail acharné, de déceptions lorsque les notes n’étaient pas à la hauteur des espoirs, de nuits blanches passées à veiller sur les patients, de confrontation avec la maladie et la mort… Ben s’était assis sur le fauteuil en tissu rouge, un rien fébrile, regardant de tous côtés pour noter la présence des uns, saluer de la tête quelques autres… Autour de nous, une agitation palpable dans l’attente de cet événement qui consacre et reconnaît l’ardeur mise dans les études les plus exigeantes qui soient. Les discours arrivent enfin, laissant vite la place à ce grand ballet des étudiants qui défilent alors, un à un, sur la scène. Chacun reçoit l’écharpe et le diplôme qui célèbrent la fin de ces six années d’étude qui précèdent l’internat. On lit la fierté, l’émotion de se voir ainsi reconnu avant d’entamer ces moments délicats où il faudra appliquer et approfondir les connaissances reçues jusque là. Je regarde chacun et j’admire la ténacité, la détermination qui a poussé chacun à poursuivre malgré la difficulté de ce parcours semé d’embûches.

Le tour de Ben arrive finalement. Il se lève, nerveux, pour se diriger près de la scène. Quand son nom est prononcé, il s’élance sur l’escalier, grimpe rapidement les marches qui le conduisent vers les professeurs qui l’attendent en souriant. Et dans la foule s’élève soudain une clameur. C’est une véritable ovation qui envahit la salle, certains étudiants se mettent debout, et j’ai le cœur qui se dilate. Tous ces étudiants savent que le parcours de Ben a été marqué par une détermination sans faille durant 4 années. Chacun se souvient qu’en dépit de son âge, du fait qu’il a étudié tout en prenant soin de nos enfants et de moi, il est arrivé au but qu’il s’était fixé. Et il a tenu bon, avec le sourire et l’envie de se dépasser pour les patients, mais aussi pour ses collègues étudiants et ses professeurs. Ce soir-là, dans la salle de spectacle, je ressens cette reconnaissance des efforts accomplis au service d’une vie cohérente et qui a du sens. Ben a su inspirer de nombreux étudiants et leur a donné peut-être la preuve que réaliser ses rêves est possible si on y met le cœur et le travail nécessaires.

Après la cérémonie, Ben n’en revient toujours pas de ces témoignages d’amitié, de ces expressions admiratives qui ponctuent les conversations qu’il a avec ses collègues et leurs familles. Et moi je rends ici hommage à mon chéri, si déterminé et attentionné, et pour qui ce témoignage d’amitié et d’admiration m’a semblé largement mérité. Je souhaite aussi saluer ici ses collègues étudiants. De jeunes esprits qui fleurissent doucement et dont les interrogations, la quête de sens et l’ouverture m’impressionnent. Chaque étudiant avec lequel j’ai pu parler m’a épatée par l’intelligence avec laquelle il raisonne sur la vie et sur les autres. Des personnes brillantes qui feront des médecins attentionnés, dotés d’une approche humaine et bienveillante hors du commun. Des personnes que je vous souhaite de côtoyer, ou par qui je vous souhaite d’être soigné, et qui je l’espère nourriront pour eux des rêves ambitieux à réaliser.

Sur les traces de Stevenson, 2ème essai!

Des moineaux pépient furieusement sous le toit en bois. Je frissonne à cause du vent qui tournoie autour de nous depuis le début de l’après midi, et tourmente les branches des résineux qui surplombent nos tentes.

Lac de Naussac sous le soleil de la Lozère

Nous sommes à Chasseradès, dans l’Allier, sur les traces de Robert Louis Stevenson. C’est une sorte de pèlerinage, pour une randonnée que nous avions tenté sans succès de faire il y a 3 ans. Nous avions pour cela loué un âne, histoire d’ajouter une touche un peu originale à ce périple qui répondait bien à notre amour des aventures un peu hors des sentiers battus. Mais la femme qui nous a loué l’âne avait sous-estimé les qualités de marcheurs des enfants, et n’avait pas cru que nous tiendrions les 20, 25 et parfois 30 km quotidiens que le sentier nous imposerait. Elle n’avait pas ferré son âne, et il a déclaré forfait 3 jours après le début de la balade, ce qui nous avait obligés à changer nos plans de vacances ! Mais nous n’avions pas oublié les lumières, les paysages et les odeurs glanés au fil de ces jours suspendus…Et puis, étant par nature assez têtus, nous avons voulu aller au bout de ce chemin qui s’était dérobé de façon aussi peu cérémonieuse à nos regards.

La préparation fut pour le moins épique. En effet, il fallut décider comment transporter les kilos de bagage que nous devions transporter, sachant que nous comptions camper, comme la première fois. Il fallait bien remplacer l’âne ! On avait bien pensé à nos deux chiens pour remplir cet office, mais la taille de l’une (qui a la carrure menaçante d’un chihuahua anorexique) et la fragilité de l’autre (pourtant un solide golden mais aux articulations à préserver) nous en a dissuadés. Si bien que l’esprit fertile de Ben a tôt fait de nous inventer une solution tarabiscotée et qui nécessitait bien sûr l’exploitation de ses talents d’ingénieur. Il a donc pensé construire une charrette que l’on fixerait aux hanches du porteur, fabriquée à partir d’une structure de vélo d’enfant découpée. Mais cela nécessitait de la soudure, du matériel ad hoc, et des pneus d’une dimension spécifique. Un peu compliqué et cher pour un résultat pour le moins incertain ! Si bien que j’ai suggéré l’utilisation d’un service de portage de sacs, qui nous évitait tracas et dos en vrac. Finalement, il a brandi une botte secrète dont il est coutumier, pour nous inventer une solution sur mesure et pour le moins créative !

Chaque matin, une fois toutes les affaires pliées, nous remisons tous nos sacs dans notre voiture. Ben la conduit à notre prochain campement, et nous rejoint sur le chemin que nous avons pris en sens inverse. Mais il fait l’étape en courant, pour reprendre ensuite le même chemin en marchant avec nous. C’est imparable de simplicité et fichtrement pratique !

Nous réalisons donc notre petite transhumance confortablement, et avec de petites étapes qui nous permettent de goûter pleinement aux charmes de cette randonnée magnifique sur les traces de R.L. Stevenson. Des vacances à s’en mettre plein les mirettes, et que je vous recommande chaudement ! 

Le point de vue de la nana qui a un mec étudiant, une veille de concours

La lumière au bout du chemin !

Il reste une petite semaine avant le début du concours… Et la vie de la famille est transformée par cette perspective, au point que je me pose quelques questions… Que faire en effet quand :

– j’arrive dans ma chambre à toute heure du jour et (presque) de la nuit et que j’entends une mélopée interminable décrivant des noms de pathologies barbares, avec leurs symptômes réjouissants et les traitements ad hoc,

– je prépare des repas veggie et que soudain déboule dans ma cuisine l’étudiant qui réclame repas cochons et greasy food pour soulager ses neurones en implosion,

– cela fait 3 mois que j’achète du café et que mon étudiant le boit en déclarant, matin après matin, qu’il faut vraiment qu’il arrête et arrive à se sevrer de sa petite drogue parce que sinon, cata le jour de l’examen, il risque de finir scotché aux toilettes

– je prévois des fruits pour le dessert, et il se jette sur les crèmes glacées

– il allume le chauffage parce qu’il fait 15 degrés dehors, et se mettrait presque la tête dans le frigo pour apprendre ses cours dès que le thermomètre dépasse les 25°C

– en guise de préliminaires, j’ai droit à une petite conférence en ligne on the bed sur les troubles de l’érection ou le cancer des voies urinaires…

– je le vois barrer chaque jour sur son mur les jours qui le séparent de son examen comme le prisonnier avant sa libération

– il ne répond plus qu’aux sms portant des questions existentielles telles que : «c’est quoi le putain de nom de l’anticorps monoclonal qu’on utilise pour le cancer du sein ?? »

– il vous prend dans ses bras, vous embrasse tendrement, puis vous regarde dans les yeux, rêveur, avant de hurler : « trastuzumab ! Evidemment ! » (réponse à la question précédente…) grrrr…

– il caresse son chien en se répétant les effets secondaires des antipsychotiques et se met à faire pareil sur le chat, qui, le chanceux, a quant à lui droit aux signes associés à l’apparition des mycoses vaginales

– il se réveille en sursaut la nuit parce qu’il vient de rêver qu’il arrivait à l’examen en retard et qu’on fermait les portes de l’amphi devant lui (et de pousser un hurlement de loup garou un soir de pleine lune)

– les réveils sont de plus en plus compliqués : il se réveillait d’un bond à 6h il y a 2 mois, le mois dernier, on a sorti une poulie pour le tirer du lit, et depuis quelques jours, j’hésite à louer la grue…

Vous l’aurez compris, l’étudiant en médecine à la veille de passer le concours de l’ECN n’est pas dans son état normal, et il est très légèrement obsédé par cette perspective rieuse et transcendante… Au point que les symptômes qu’il exhibe (petits tics nerveux semblables à des TOC, potomanie, addiction à la caféine et à la bouffe grasse et sucrée, petites sautes d’humeur, comportements hypomaniaques précédant des phases de déprime) peuvent me faire penser qu’il pourrait bien finir sous calmants sous peu ! Alors je le soigne à coups de bisous et on attend que ça lui passe en croisant les doigts pour qu’il finisse, comme il en a fait son défi personnel, premier dans sa catégorie d’âge, et surtout finaliste dans la première moitié de tous ceux qui feront le concours !

 

La vie passionnante de l’étudiant en médecine, 2ème partie

Mon chéri est depuis 4 années membre de ce grand équipage formé par les étudiants en médecine. Le parcours est rude, semé d’embûches, au point que je les comparerais volontiers à un groupe de jeunes fous à l’assaut d’une cascade tumultueuse à bord de cano-rafts à moitié percés… Eh oui, car le voyage n’est pas de tout repos pour mon homme, qui vient de fêter glorieusement ses 45 automnes ! J’avais écrit un article voilà 4 ans sur ses conditions de vie d’étudiant (http://saltis.ca/lam/?p=1700), et le paysage a bien changé depuis, même si l’expérience est toujours aussi intense… Voici un petit aperçu de ce à quoi ressemblent ses journées, en quelques images prises sur le vif.

Sur un plan purement pratique, les stages se sont déroulés à Blois cette année, ce qui obligeait mon étudiant préféré à pédaler aux petites heures du matin jusqu’à la gare pour attraper son train. Le soir venu, il renouvelait l’expérience dans le sens inverse en se tirant la bourre avec ses collègues internes. Ce qui pouvait parfois, dans le simple but de s’assurer une victoire plus facile, mener ces derniers à multiplier ses tâches dans le service toute la journée pour épuiser le concurrent… Mais trêve de sadisme, il reste que les patients étaient encore régulièrement dupes sur ses capacités à cause de son âge. Et il fallait voir la tête du chef de clinique qu’il accompagnait dans la chambre de Monsieur B., lorsque ce dernier s’exclamait en voyant Ben: « Bonjour Docteur », et en accordant à peine un regard au supérieur hiérarchique qui trépignait douloureusement à côté. Une fois dans le service, il se mettait pourtant généralement les équipes dans la poche, et avait vite compris (on se demande pourquoi) qu’il fallait traiter les infirmières avec gentillesse et boîtes de chocolat !

Une fois rentré à la maison, pas question de se reposer trop longtemps… La petite cinquantaine de livres qu’il a dû acheter depuis 4 ans pourra nous servir à caler des tables branlantes pour les décennies à venir ! Entre l’urologie, la cardio, la LCA et la psy, il ne sait plus où donner de la tête. Une fois devant son bureau, c’est donc tout guilleret qu’il repart pour un tour de piste avec les dizaines de milliers de pages de cours à apprendre. Il maugrée que math sup math spé, à côté, c’était du pipi de chat, et s’est fait quelques poupées vaudou de ses collègues qui ont une mémoire photographique… Quand il en peut vraiment plus, il lui suffit de planter quelques aiguilles, et ça a le don de le soulager ! C’est comme l’acupuncture, mais à l’envers !

Il n’en oublie pas d’être présent pour ceux qu’il aime, et part faire à l’occasion de courtes balades en famille, quand il ne fait pas du soutien scolaire en maths pour les marmots qui apprécient le coup de main. Il sait tout faire, ce Ben !

Pour l’apprentissage, il a quelques recettes. Une bonne petite chanson bien tonitruante d’ACDC ou d’un groupe de heavy metal, et il est capable d’étudier des heures durant à son bureau. Le problème : toujours cette bonne vieille vessie qui le rappelle à l’ordre… J’ai bien proposé de lui installer une sonde urinaire, mais allez savoir pourquoi, l’idée ne lui souriait pas trop… Son truc pour garder la forme : le sport à donf. C’est là que sa pratique confine au génie et qu’il m’impressionne le plus. Trois fois par jour, il quitte ses cours pour faire de la muscu et des abdos. Et puis il faut le voir, dès potron minet (comprendre 6h30 du matin), habillé de sa tenue de course tout terrain, et flanqué de nos deux chiens, parcourir les rues de la Riche pour son footing quotidien. Avec un tel attelage, il a fière allure : le gros chien blond, le petit bâtard noir, et sa tenue fluo de coureur étudiant… 42km par semaine ces derniers temps, il assure, le bonhomme ! Car le secret de sa longévité estudiantine tient aussi à ce régime.

 Aujourd’hui, nous sommes à deux semaines du but ultime de tout externe en médecine : le fameux ECN : examen de classement national… Cette merveille de stress empacté dans un questionnaire à choix multiples qui s’étire sur 3 petits jours et couvre au moins 33 matières, 362 items et des centaines de milliers de pages de savoir dans des disciplines aussi pointues que complexes… Mon Ben bondissant de la rentrée universitaire de 2013 est devenu un esclave du bureau, enchaîné qu’il est à son objet fétiche lorsqu’il tourne inlassablement les pages de ses référentiels, comme pour se les injecter en perfusion et qu’ils fassent un peu partie de lui. Ah, si l’on pouvait ainsi s’imprégner d’un savoir et se l’imprimer dans le code génétique…

La vie quotidienne de mon étudiant est donc lassante de prévisibilité : fiches à réviser à voix haute, concours blancs à réaliser, épreuves d’entraînement sur internet (2h de réponses à des questions), corrections dans la foulée (6h de conférence en ligne) et je vous passe les cris de découragement pour la réponse qui passe à côté du diagnostic attendu, les soupirs de lassitude après 12h de travail acharné, les mains tordues par le stress, les exclamations de colère quand les questions sont vicieuses ou mal posées… J’ai noté d’ailleurs un élargissement de son vocabulaire quant aux noms d’oiseaux dont il peut affubler les professeurs créatifs qui ont pondu les QCM tordus auxquels il doit répondre !

            Ce qui m’épate surtout, c’est sa capacité à saisir la moindre occasion de réviser. On lui parle d’accident vasculaire cérébral, et le voilà qui analyse: « AVC dû à un ACFA causant une ischémie au niveau de l’ACMG selon l’IRM, patient Glasgow 7 qui nécessite une thrombolyse puisqu’on est dans la fenêtre des 4h30, sera mis sur anticoagulant et thrombolytique… Il est devenu bilingue français-médic, je vous dis ! Plus qu’à lui souhaiter bonne chance, et vogue la galère !

Décoller, ou le pouvoir des rêves…

Tomber malade a parfois quelque chose de bon. Puisque je m’entraîne à voir du bon en toute chose, j’ai cherché de ce côté. Clouée à la maison depuis 10 jours, j’ai eu l’occasion de bien mariner dans mon jus. J’ai pu surtout réfléchir, me poser, sentir mon corps, la douleur et l’absence de douleur. L’amour de mes proches, qui m’entourent de leur affection et de leurs petits soins au quotidien.

Mon problème n’est pas vraiment physique. Et peut-être n’y a-t-il d’ailleurs pas de problème. Juste une transition majeure. Mon corps se contente d’exprimer un désarroi profond qu’à cette fameuse « crise » de milieu de vie je traverse depuis des mois déjà. Car je réalise que la vie telle qu’on me l’a toujours présentée ne suffit pas. Je m’aperçois, après tous les voyages aussi bien physiques que spirituels que j’ai pu faire, que les réponses ne sont pas dans ces discours que j’écoute depuis toujours. Il faut changer. De paradigme, de cadre, de façon de voir. On dirait que mon corps sait que tout cela n’est plus possible. La consommation à outrance. Le boulot de salarié lambda pour des compagnies qui ont un objectif : faire chaque jour plus de fric. J’ai vu les dégâts que cette dérive réalise sur les gens, les salariés que j’ai vus en entretien pendant des mois, entre burnout, épuisement et dépressions… Plus possible non plus, l’exploitation d’une terre qui n’en peut plus d’être habitée par des individus humains qui la saccagent et la méprisent, alors qu’elle est à l’origine de tout ce qui les fait vivre… La philosophie du « toujours plus » et celle de « on est tous uniques, séparés, et la guerre fait partie de la vie ». On dirait que mon corps en a assez de toute cette tendance à la noirceur, au marasme, à la dépression et à l’avalanche quotidienne des mauvaises nouvelles…

Et si on reprenait tout par le début ? Et si on allait faire un tour dans ces endroits où les gens se démènent différemment, où l’énergie, la joie et le sourire sont les moteurs de changement qui apportent des façons de voir novatrices, créatrices ? J’ai envie de croire que tout cela n’arrive pas seulement de manière épisodique et furtive. Alors je vais revenir pour vous sur un trajet intérieur qui se déroule depuis plusieurs années dans un endroit de ma conscience.

Ça a commencé à mon arrivée à Montréal. Nouvelle vie après une immigration dont certaines personnes de notre entourage disaient qu’elle n’aurait pas lieu : « vous n’oserez jamais ! ». Et bien si. Nous sommes partis habiter à 8,000km de notre lieu de naissance, et nous avons vécu selon un mode de vie différent. Nous y avons appris le recyclage, le compostage, la nature infinie où l’être humain se sent finalement tout petit dans cette immensité qui l’entoure, au milieu des forêts, des arbres… Et nous avons élevé notre petite smala, trois petits mecs sympas et rigolards qui ont illuminé nos journées de leurs rires.

Avant de partir de Montréal pour la mer des Caraïbes, nous avons vu ce documentaire de Coline Serreau : Solutions locales pour un désordre mondial (https://www.colibris-laboutique.org/cddvd/22-dvd-solutions-locales-pour-un-desordre-global.html). Je me souviens d’être sortie de la représentation un peu sonnée. Me demandant ce que tout cela venait faire dans mon existence bien réglée et malgré tout si cohérente, à mes propres yeux en tout cas… Coline Serreau y évoquait à longueur de film comment le système actuel menait à l’épuisement de tous, humains et nature, et qu’il fallait inventer de nouvelles façons de produire, d’envisager l’existence, d’intégrer l’homme dans la vie en lien avec les êtres vivants. Je me souviens surtout de cette femme à l’énergie contagieuse : Vandana Shiva. L’éducation et la spiritualité réunies dans une personne ouverte et joyeuse qui réfléchit à d’autres façons de faire, de penser. Une pierre précieuse pour l’humanité.

Puis ce fut le départ en bateau pour un voyage en famille. On se familiarise avec ces réalités concrètes que sont la préservation de l’énergie : sur un bateau, c’est indispensable. L’économie de l’eau, qui est vitale. Et sur les endroits visités : l’utilisation par l’homme des ressources qui lui sont données. Selon les îles, cela peut ressembler à une exploitation déraisonnable et rationnalisée qui mène à des déserts, tant on a massacré tous les arbres et l’environnement. Ou bien à des paradis où l’homme préserve et ne prend que ce dont il a besoin. Tout dépend des croyances, des façons de vivre, des attraits touristiques ou économiques de l’endroit.

Un peu plus tard, retour en France. Décalage d’avec une vie toute industrielle que nous avions quittée quelques mois plus tôt, et que nous n’étions finalement pas si pressés de retrouver… Mais c’était comme ça, de nouveau. Confrontation avec les informations quotidiennes, qui malgré tout transportent une ration journalière de nouvelles parfois terrifiantes, anxiogènes, et qui laissent s’échapper un malaise qui laisse impuissant, exsangue. Il fallait surmonter ces impressions, creuser profond pour trouver l’eau à l’intérieur de soi, plutôt qu’aller la chercher ailleurs, où elle était polluée. Alors nouvelle rencontre. Nous avons invité les enfants à nous accompagner pour cette découverte que fût le très inspirant documentaire Demain, de Mélanie Laurent et Cyril Dion (https://www.demain-lefilm.com). Il expose la recherche de nouvelles façons de penser le vivant, l’éducation, la politique, l’environnement et l’économie, selon des valeurs qui nous rendront plus heureux, davantage connectés sur ce qui peut nous nourrir. Tant spirituellement que matériellement ou physiquement. Ça nous a parlé, en famille. On s’est dit qu’il y avait sans doute quelque chose à creuser là.

Et puis là, puisque je suis cantonnée à la maison, j’ai pu regarder ce magnifique documentaire, En quête de Sens, de Marc de la Ménardière et Nathanaël Coste (http://enquetedesens-lefilm.com). Une recherche spirituelle sur un questionnement d’abord écologique, mais qui vire à l’interrogation existentielle. Et je sens que nous avons besoin de ces questionnements pour inventer la nouvelle vie, la transition qui pointe le bout de son nez.

Ces idées sont venues rejoindre celles qu’évoque notamment Christiane Singer dans son magnifique livre, le dernier qu’elle a écrit avant de mourir : Derniers fragments d’un long voyage (ed Albin Michel, 2007). Elle y écrit que chaque être émet un ensemble de vibrations, qui à leur tour interagissent avec les vibrations des êtres avec lesquels il est en contact. Chaque mouvement vibratoire est interdépendant et interconnecté avec tous les autres. Elle exprime ainsi l’idée d’un univers dont chaque partie infinitésimale est reliée à toutes les autres. C’est aussi l’idée d’un écosystème, cette notion que nous nions souvent lorsque nous pensons « individu », « entité autonome et solitaire », et toutes ces idées de détachement. Dans cette approche, et ainsi que le soulignent Nathanaël et Marc, la guerre devient une ineptie totale, puisque le mal qui est fait à l’autre, c’est aussi sur soi qu’il retombe.

Partant de ces réflexions, j’en viens à trouver une joyeuse cohérence dans mon parcours des derniers mois. Je suis arrivée en France avec un questionnement effroyable sur ma place dans un monde, entre la profession que je m’étais choisie (infirmière) dans le cadre ultra développé qu’est la France, et la vie de bohème que nous venions de mener durant plusieurs mois autour de valeurs si différentes… Ce retour à terre (au propre et au figuré) fut brutal. Il éveilla également toute une série de questions, auxquelles j’ai répondu (un peu) au cours des différents emplois que j’ai occupés. Jusqu’à mon licenciement à l’automne dernier, et qui a apporté, au lieu du désespoir annoncé habituellement par ce type d’événement, comme un bol d’air frais dans un mode de pensée jusque là limité.

Il s’agit désormais pour moi de poser chacune des cartes sur la table, pour regarder ce qu’il est possible de faire avec cette nouvelle donne. J’aime particulièrement la conclusion de Marc et Nathanaël sur le métier à exercer après avoir mené toutes ces réflexions sur une nouvelle façon de vivre, qui tiendrait compte de l’écologie, l’humain et une philosophie de vie plus proche de valeurs universelles. Ils concluent avec Satish Kumar que l’emploi de demain, celui que l’on peut exercer en pleine conscience et avec bonheur, c’est celui que l’on se crée ! Car rester employé n’a de sens que si l’on veut consacrer son énergie et les heures qui nous sont données à aider d’autres à faire de l’argent. Bien sûr, la formule est jolie, et elle n’est pas nécessairement simple à mettre en place. Mais je choisis d’y croire ! Et je me sens prête à réduire mes besoins, à les limiter sciemment, pour faire de la place à cet autre chose qui m’habite, et qui ne dépend d’aucune compagnie, d’aucune entreprise, d’aucun autre individu. Quitte à vivre plus simplement, en échange d’une liberté qui m’ouvrira à des richesses que l’argent ne peut (évidemment) acheter. Il reste qu’il est toujours possible d’être employé et heureux dans son job. Tout dépend du sens que l’on choisit d’y mettre. Mais je reste persuadée que dans cette équation, la grande variante sera notre possibilité d’être créatif. C’est-à-dire créateur, au sein de son travail, dans un but qui est au service des autres, et non d’un compte en banque ou d’un dividende d’actionnaire avide.

Alors je décide que la vie désormais, c’est moi qui en donne l’orientation, et pas une série de chiffres sur mon compte, un employeur, ou un ensemble d’attaches plus ou moins saines avec des personnes à qui j’ai donné trop de pouvoir. Et j’aspire à utiliser ce que je sais faire de mieux, en choisissant en conscience un métier inspirant dans lequel je pourrai apporter ma petite contribution à l’univers. Sortir d’un système pour inventer un mode de vie où chacun se relie à un courant d’énergie partagé pour le bien de tous. Peut-être une utopie, mais à voir tous ces documentaires, ces écrits joyeusement portés de par le monde, j’en viens à croire que c’est possible !

 

Je vous laisse avec ces exemples concrets, inspirés par des personnes que j’ai rencontrées ces derniers mois ou années, et qui ont fait le choix de changer drastiquement leur mode de vie pour mettre en pratique ces nouvelles aspirations qui les habitent.

Jef a ainsi créé son propre café après une carrière dans le marketing. Il a fait appel à un financement participatif qui l’a aidé à récolter les fonds requis pour se lancer. Ensuite, il a proposé à ceux qui étaient prêts à mettre la main à la pâte de venir rénover l’endroit, grâce notamment au talent d’un menuisier qui réalise des meubles à partir de palettes recyclées. Et voilà qu’a ouvert le café il y a quelques mois, branché sur la vie locale et qui se dit « locavore ».

Annie a aussi réalisé un rêve. Alors qu’elle avait débuté sa carrière au ministère de la Défense, à un poste administratif où elle sentait bien que ses talents n’étaient pas véritablement mis en valeur, elle a tout lâché lorsqu’elle a réalisé que ce qu’elle voulait vraiment faire, c’était DJ ! Elle a monté son affaire et sillonne désormais joyeusement les soirées de Paris et sa banlieue pour égayer les soirées de ceux qui font appel à ses services.

Franck était un jeune salarié impliqué à fond dans le marketing pour une start up parisienne, mais il a fini par sentir le vent tourner. Voyant que sa société refusait de lui permettre d’évoluer comme il le souhaitait, il a tout quitté pour faire un séjour aux Etats Unis. Il a rencontré là bas des personnes qui l’ont inspiré, et depuis plusieurs mois déjà, il s’est engagé à leur côté pour un projet humanitaire de grande envergure dont il est un des piliers. Sa vie d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le train train parisien qui était le sien, puisqu’il vit en Afrique et voyage un peu partout pour faire connaître ce projet de fou.

AL était prof à l’éducation nationale. A l’occasion d’un congé maladie, elle a réalisé qu’elle n’était pas dans le domaine qui l’animait, même si travailler avec les enfants était fondamental pour elle. Si bien qu’elle a monté sa propre association afin de permettre à des petits loulous de découvrir la méditation au travers des cours qu’elle donne désormais.

Eveline, amoureuse des grands espaces, a été toute sa vie infirmière. Mais cette baroudeuse infatigable a commencé à voyager et depuis, visite des pays en offrant ça et là ses services pour aider les autres, les soigner et apprendre d’eux.

Emily était employée dans un job administratif. Elle a fait une formation pour devenir prof de yoga, et s’est senti pousser des ailes lorsque tout le groupe s’est exclamé qu’elle avait un réel talent pour le dessin. Elle a envoyé quelques œuvres à des journaux, et est devenue depuis illustratrice pour des magazines.

Christine était ingénieur pour une grosse société internationale. Elle voyageait beaucoup et s’est progressivement découvert un talent pour le coaching. A l’occasion d’un plan social, la voilà qui met en place son projet et se lance comme coach autonome.

 

Des exemples s’imposent, de plus en plus nombreux et inspirants. Celui que j’ai tout prêt, sous la main, étant celui de Ben, qui d’ingénieur et chef de projets impliquant des millions de dollars, est devenu étudiant en médecine. Il s’apprête à passer le concours de l’ECN cette année, et il s’éclate littéralement dans ce métier qu’il a choisi.