Deux mots, une chanson

L’enfance arrive, avec son lot de moments où l’enfant se forge des rêves sur-mesure à coup de chansons et d’histoires de lutins. Alors le petit chéri réclame jour après jour, heure après heure et même minute après minute la répétition sempiternelle d’un enregistrement de chanson enfantine. Il repasse inlassablement les mots, la musique qui le fait chanter. L’enfant grandit, et les airs se logent dans un coin du cœur. Il prend ce qui passe et se construit une mémoire des sons qui lui tient la tête hors de l’eau pendant les tempêtes. Et puis un beau jour, il passe des comptines aux chansons pour les grands. Se fraye un chemin dans la jungle des auteurs compositeurs qu’il faut déblayer à longueur d’écoute.

            Mon petit dernier est aujourd’hui suspendu aux lèvres de Grand Corps Malade. Lui qui n’a pas démontré trop de penchants musicaux depuis qu’il est petit, il tombe sous le charme. Dans la voiture, il couche son torse sur ses cuisses, tête en bas, et laisse les mots dévaler les notes de ses albums. Il savoure la voix grave et lente, mesurée et bienveillante. Une voix qui regarde avec amour ces scènes qu’il caresse sans se lasser. Et Laé se concentre, il ne perd aucune nuance, et demande à réécouter les musiques et les sons qu’il a désormais adoptés. Tout comme il pouvait demander, petit, à ce qu’on remette une dizaine de fois de suite la chanson de Léon le Hérisson ou Lulu la tortue.

            Il n’aura qu’à patienter un peu, et nous la lui offrirons, la musique. Chacun de nos enfants aura un lecteur de musique pour ses 15 ans. Un âge important pour découvrir les auteurs, et choisir ceux qui leur correspondront le mieux. Une porte ouverte sur le monde artistique et les émotions muettes.

Moi, j’ai le cœur qui se dilate d’observer cet éveil à une façon d’exprimer ce qui nous habite.

Quand FB n’évoquait chez moi que Fabrique à Doudou

Vous arrive-t-il, à vous les utilisateurs d’internet, de repenser à vos débuts dans le domaine numérico-attractif ? Si vous avez moins de trente ans, il est probable que non. Il est même certain que papa et maman vous auront doté d’une tablette dès le berceau, coincé entre le doudou, le bib et la girafe qui fait pouic pouic. Vous ne réalisez pas alors le bol que ça a pu être pour vous de grandir, innocemment illuminé par les lumières du grand réseau, sans avoir jamais eu à apprendre comment fonctionnait ce truc bizarroïde pour tous les autres… Les vieux ! Nous qui avons grandi à une époque où, pour téléphoner, il fallait décrocher le combiné d’un vieux machin en plastique relié à un cordon tirbouchonné à mort. Et faire le numéro à appeler à partir d’un cadran à trous, composer patiemment chaque numéro, attendre que le cadran revienne à sa base pour recommencer… Et encore ! C’était déjà moderne, par rapport à l’époque où Fernand Raynaud hurlait : « J’voudrais l’vingt deux, à Asnières ! ».

Bon. Moi je me rappelle. Les débuts, ça a été une véritable épreuve, pour moi. À côté de ça, passer le permis place de l’Etoile une veille de Noël, c’était du gâteau ! Je me souviens que quand j’ai dû me mettre à taper des trucs à l’ordinateur, c’était pour les études. Avant ça, je me contentais d’une vraie machine à écrire. L’objet génial qui fait un bruit jouissif quand on appuyait sur les touches. Surtout, le mieux c’était le retour à la ligne, avec le cylindre qui revenait faire un petit « schling » rassurant, preuve qu’on avançait. Et il fallait mettre du blanc sur les coquilles et effacer patiemment les erreurs.

Bref, les études. Voilà qu’on nous demandait de remettre des travaux tapés à l’ordinateur. Déjà, accéder à la salle des ordis, c’était un exploit tant il y en avait peu. Et puis le plus stressant, c’était de taper, et puis d’appuyer sur une touche sans faire gaffe, et là, JACKPOT ! (mon fils Sacha, il dirait : STRIKE !). Parce que le texte, il avait disparu on ne sait pas où, s’était évadé dans des labyrinthes du code binaire, et c’était l’horreur parce qu’on en avait besoin, du texte qu’on venait de mettre 3 heures à taper, et que là, c’était foutu !

Bon. Et ces fois où on avait réussi à ne pas avoir les doigts trop baladeurs sur le clavier, et qu’on avait pu écrire le texte SANS erreurs et SANS le faire disparaître d’un coup de baguette magique (MAIS IL EST PLANQUÉ OÙ DANS CE FOUTU ORDI LE MEC QUI S’AMUSE À ME BOUFFER MES MANUSCRITS ???), eh bien il fallait gérer l’impression… Et là encore… Pas gagné ! Il fallait bien sélectionner les bons critères sur les bons menus (boîte de dialogue, ça s’appelle, et pour l’impression, ça se passe où déjà ???). Il est 16h45 et vous devez rendre le doc à 17h, et il y a Tartempion qui imprime juste avant vous un truc et ça prend des plombes, et ça y est, vous trouvez le bon menu, et vous cliquez « OK » et ça part !!! La victoire est totale !!! Sauf que. Sauf que vous n’avez pas bien paramétré la mise en page, et que vos feuilles, elles s’impriment à 50% sur la fin de la page, et vous, vous êtes proches de l’explosion, que la cocotte minute de maman à côté, c’est tout juste bon à réchauffer les pâtes… Il faut tout recommencer, et vous venez de gâcher 3 kg de papiers, soit le 1/10ème d’un pin de 6 ans, et il est 16h56…

On a appris, certes, mais à la dure… Il a fallu se coltiner des heures d’apprentissage, de ratages, et de boulettes qui ont été tout, sauf écologiques. Franchement, quand je vois mes mômes surfer sur internet comme ils boufferaient une glace à la vanille, ça me colle un peu de frustration sous la caboche… Je me dis qu’on a dû, à notre insu, leur intégrer dans le code génétique l’apprentissage de l’ordi, alors même qu’on a pu rigoler de leurs gadins quand ils ont appris à faire du vélo. Enfin un truc qu’on n’a pas encore réussi à leur injecter dans le code génétique, na !

Le chien: le meilleur ami… de qui, déjà?

Il est mignon, mais ne vous y fiez pas... c'est une fripouille!

Il est mignon, mais ne vous y fiez pas… c’est une fripouille!

Ben voulait un chien. Mais… très fort. Très, très fort. Depuis longtemps. Déjà, dans sa famille, un chien était arrivé après le 5ème enfant, on l’avait donc logiquement appelé… Six (prononcez « Sixe »). Et puis Ben avait pointé de bout de son nez de bébé à l’époque, et le prénom du chien avait alors perdu de son actualité. Pas prévu au programme, le minot, contrairement au chien. Sans doute, Ben a voulu rattraper ce pied de nez.

Il avait donc mijoté cela longuement, mais avec notre vie par monts et par vaux, n’était pas encore passé à l’attaque. De ma petite volonté, s’entend. Il avait préféré (sagement), attendre que je sois dans de bonnes dispositions. Ce qui n’était pas encore le cas. Qu’à cela ne tienne ! Il avait suffi d’un petit tour sur le marché de Noël de Tours il y a quelques semaines. On marchait bien gentiment en famille au milieu des maisonnettes d’artisans variés, avec des chants de circonstance qui traversaient l’air depuis les enceintes perchées dans les arbres aux guirlandes lumineuses ma foi fort joyeuses. Tout à coup, passe innocemment une jeune femme tenant un bébé labrador sous un bras, l’autre étant occupé à pousser un landau où devait se trouver le petit dernier. Ni une, ni deux, voilà mes quatre gars qui se mettent à scotcher la bestiole, tels des abeilles sur un pot de miel, et ça donne à l’envi des « il est si mignon », « il a quel âge », « c’est à qui les belles papattes ??? » et toutes ces expressions à la limite du gâtisme qu’on aurait honte d’évoquer dans tout autre contexte. La madame repart avec son canidé, et Ben se retourne vers moi d’un coup. Il a sur la face la même expression que le jour où il m’a sorti : « et si on faisait le tour du monde en bateau ??? ». Alors, forcément, je me concentre en même temps que je me méfie. Que va-t-il me pondre cette fois-ci ? J’aurais dû me douter que la phrase suivante serait « et si on adoptait un chien ? ». Bang. C’est vrai qu’on s’ennuyait, au fond. Après une émigration à 8,000 km de notre enfance, un voyage de 18 mois en bateau avec nos 3 enfants, une deuxième émigration vers une France que l’on ne reconnaît plus, un début d’études en médecine ma foi PAS DU TOUT prenantes, et un nouveau boulot pour moi, c’est vrai : QU’EST CE QU’ON S’ENNUIE !!! Sans compter qu’un chien mettrait de l’ambiance dans une maison qui en manque, avec déjà 3 petits mecs bien en forme et au caractère en acier trempé…

Admettons… J’ai cependant quelques réticences. J’aime bien ces petits animaux, mais je ne peux m’ôter de l’idée que ça a un côté légèrement dépendant qui me déplaît. C’est vrai, ça, ça s’accroche à vos basques et ça veut plus vous lâcher ! Ou alors c’est le côté scatologique qui me retient d’adhérer à l’idée : les premiers mois, c’est connu, c’est pire qu’un bébé humain ! Parce qu’essayez donc, pour voir, de mettre une couche à un clebs, vous ! Non, pas de couches, donc des dégâts partout et en permanence pendant des mois ! C’était pas l’idée que je me faisais d’un début de vie française reposant. Mais bon, avec les talents de persuasion de Ben, et il faut le dire une petite envie de tester la formule (chose que je rêvais de faire quand j’étais enfant), je finis par me laisser convaincre. Avec un Ben qui se veut rassurant et me susurre que, décidément, « un chien ça demande pas tant de soins, tu sais. Et puis ça devient vite propre. Et puis faut pas le sortir tout le temps, noooonnnnn ! Tu verras, c’est sympa. Ça fait pas de bazar, et ça apprend vite, et… » Et à l’entendre, ça prépare aussi la bouffe, ça va faire les courses et ça fait le café !! J’en viens même à tenter de le raisonner, moi qui pourtant n’en ai jamais eu, de chien ! Mais il fait la sourde oreille à mes arguments, et on se retrouve au chenil avant même d’avoir eu le temps de dire « Médor».

On finit par choisir un petit mignon qui se tient bien droit quand il s’assied sur son séant et observe ses frères s’agiter partout. Il a juste l’air « royal ». Après moult tergiversations et un appel à idées sur face de bouc, on le baptise « Jinko » (on est dans l’année des J) et on le trimballe dès son arrivée à l’autre bout de la France, car c’est les vacances de Noël et on part voir la famille dans les Alpes. Je vous passe les détails scabreux de Ben se ruant sur le tapis persan de ma belle sœur tandis que le petit chéri vient de démarrer un travail artistique autant qu’odorant pour baptiser l’endroit. Je vous passe aussi la sale habitude qui démarre vite chez ces petits animaux de vouloir tout bouffer, à commencer par les petits doigts musclés de mes neveux et nièces. Je vous passe enfin les réactions variées de nos familles respectives, pas forcément adeptes des chiens, et qui ont courageusement accepté de nous accueillir en dépit du tas de poil remuant qu’on leur apportait.

 

Et depuis qu’il est entré dans la famille, mon père se moque gentiment de nous en disant à qui veut l’entendre que Jinko est « notre petit quatrième ». Mais au moins, celui-là, j’aurais pas eu à le sortir, ce qui, compte tenu du poids des autres à la naissance (4 kg en moyenne), est un avantage certain ! Toujours est-il qu’après presque deux mois à la maison, je tire quelques conclusions nourries de cette expérience pour le moins intéressante.

 

  • J’avais raison sur toute la ligne concernant les côtés hygiéniques : il pisse par terre pour un oui et pour un non (enfin, surtout pour les « non », sauf la nuit, Dieu merci) et surtout quand il n’est pas content. Et, même s’il ne nous a pas trop agrémentés de déjections au milieu du salon, ça lui est arrivé. Ceci dit, il a eu la décence de ne pas faire sur le tapis, ce dont je lui suis très reconnaissante. Mais la règle qu’on a apprise à la dure et assez vite, merci, c’est qu’un chien qui renifle partout est soit un chien de la police qui recherche de la dope, soit un chasseur au travail qui repère le gibier, soit un Jinko qui cherche le coin où il va laisser sa prochaine production intestinale ou urinaire. Et si vous êtes dans la dernière situation, mieux vaut ne pas hésiter et sauter sur la laisse pour sortir le clébard avant accomplissement du méfait, sous peine de devoir laver sous peu…
  • Le chien est le meilleur ami de l’homme, et surtout de Laé ! Laé qui, dès qu’il a commencé à fréquenter Jinko, a changé drastiquement de comportement ! Il s’est calmé, s’énerve beaucoup plus rarement, et a commencé à développer une confiance en lui que nous ne lui avions jamais vue !! De plus, on fait suivre à Jinko des cours d’éducation canine, et c’est au tour de Laé de faire le dressage, ce n’est plus le même gamin ! Fier comme trois p’tits bancs, il devient un maître intraitable et tendre à la fois, s’amuse et prend son rôle très au sérieux. La zoothérapie à son plus beau, vous pouvez me croire ! On hallucine encore, Ben et moi, de cet effet secondaire inopiné… L’effet est aussi remarquable pour les deux grands, qui se sont pris au jeu et suivent eux aussi des cours d’éducation canine. On apprend donc à s’imposer et à hausser le ton, qu’on ait 12 ou 14 ans bientôt !
  • Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt. Cela va faire 20 ans cette année que j’ai rencontré Ben, et pourtant je n’avais encore jamais réussi à lui faire croire en un principe aussi sain que drastique pour son sommeil. Eh bien depuis l’arrivée du chien, il se lève comme un seul homme le matin pour aller promener monsieur ! Sisissi ! A six heures pétantes, les deux mâles se retrouvent dehors, qu’il pleuve, qu’il neige (sachant tout de même que le risque est limité à Tours…) ou qu’il vente. C’est la promesse tacite que Ben m’a faite pour me faire avaler la pilule… et le tas de poils. Et de m’assurer courageusement chaque matin qu’il aime bien parce que… ça le réveille ! Donc le chien ne fait finalement pas le café, mais il a le même effet
  • Un chien, ça fédère à un point inimaginable. Franchement, les sites comme Meetik vont finir par fermer si la chose se sait : avec un chien, on rencontre un tas de gens à qui on aurait même pas adressé la parole sinon. Le chienchien est de sorti, il saute à la figure de tout ce qui a deux jambes et qui marche (en particulier s’il s’agit d’enfants) et c’est alors que s’engage la discussion. Vraiment, les chiens sont des éléments socialisants de première catégorie, vu sous cet angle. On devrait peut-être même en équiper les salles d’attente de la sécu, histoire de pacifier les esprits. Ou celles des urgences dans les hôpitaux : ça passerait le temps !
  • Un autre avantage inattendu réside dans les capacités naturelles du chien à se nourrir de tout. Attendu que, à l’instar des hommes de tous poils (sans mauvais jeu de mot), les chats ont tous la même propension à haïr les aspirateur, il fallait rééquilibrer cette loi infaillible. Grâce à notre Jinko national, c’est chose faite ! Dès qu’une micro miette tombe à terre, le voici qui s’élance, museau rivé au sol, et qui engloutit d’un coup de langue savant les quelques atomes répandus. Pas de chance pour ce quadrupède, nous sommes plutôt végétariens dans la famille, il ne tombe donc que sur des bouts d’épluchures de carottes (quand je prépare à manger) ou des bouts de cake aux légumes (quand Laé est en train de manger).
  • Un chien est aussi une déchiqueteuse portative inattendue et (parfois) pratique. Il suffit de laisser bien en évidence dans le panier à recyclage quelques vieux cartons et bouts de papier, et le tour est joué. Après quelques minutes, on peut même s’organiser une partie de « Petit Poucet », avec parcours intégré dans la maison pour retrouver le fautif : « Suivez les p’tits bouts de papier ». Notre poinçonneur des lilas est au boulot, et on le suit en effet à la trace ! C’est juste agaçant quand ça arrive plusieurs fois dans la journée, que les invités arrivent d’une minute à l’autre, ou alors quand c’est le courrier des impôts qui figurait (par erreur, c’est sûr !) dans le bac à recyclage… Il reste que c’est un instructeur de rangement massif génial, quand on y pense. Parce que les enfants, après s’être fait boulotter baskets et vêtements une ou deux fois, ne laissent désormais plus traîner une chaussette! La maison n’a jamais été aussi RANGEE!!! C’est un dommage collatéral que j’assume totalement…
  • Côté ménage, cela rejoint pas mal le point précédent. Des tornades sur pattes, ces bestioles… Ça part faire un tour dans le jardin, innocent et primesautier, ça détruit mes plates bandes à grands coups de pattes rageurs dans la terre qui, la pauvre, n’en demandait pas tant. A terroriser ainsi les vers de terre, ce chiot se fabrique un mauvais karma à coup sûr ! Et puis ça revient la tête haute, l’air gaillard, posant pesamment des pattes dégueulasses sur le carrelage que je viens de laver. Et non content de saloper tout ça, ça s’escrime gentiment à en foutre le plus possible le plus loin possible. Je suis pas mal sûre qu’un combat de sumos dans la boue, c’est du pipi de chat à côté de ce massacre ménager ! Et le pire, c’est qu’il trouve toujours un moyen de vous faire la fête à ce moment là, avec toute cette envie irrépressible qu’il a soudain de vous sauter dessus, toutes pattes boueuses dehors, alors même que vous vous apprêtiez à l’engueuler pour son méfait ! J’ai connu une mère de famille, désespérée par ce côté salissant de la bête, qui s’était habituée à essuyer une à une chaque patte de son chien chaque fois qu’il rentrait du jardin. Je comprends, intellectuellement, le but de la manœuvre et sa justification ultime. Cependant, je n’ai pas encore réussi à m’éduquer moi même suffisamment pour m’y résoudre… Et j’apprends à vivre au milieu des décorations de carrelage, façon pattes de clebs… jusqu’au lavage suivant !

 

Tout cela pour dire que la venue de Jinko dans la famille fut une surprise, une découverte, un désespoir aussi par petites touches (là, c’est mon côté fée du logis qui parle), que l’on oublie vite quand ce petit chiot touchant vous fait la fête matin après matin. Même quand on vient de le morigéner pour un mauvais coup ou qu’on a oublié l’heure de son repas. C’est compatissant, ces animaux là ! Et surtout, l’amour inconditionnel qu’il nous porte m’époustoufle au delà des mots. Reste plus qu’à lui apprendre à faire le café, et le bonheur sera total, l’éducation canine parfaite, et on pourra alors envisager de le cloner sereinement !

Bilan de troisième vie

OLYMPUS DIGITAL CAMERAVoilà plusieurs mois que je songe à faire un bilan de notre retour en France. La chose s’avère ardue, puisqu’il s’agit de porter un regard sur les diverses vies que nous venons de quitter, tout en observant de près celle que nous venons d’embrasser. Pour tout dire, je passe à l’acte suite à la lecture d’un article sur internet, qui décrit le retour des expatriés qui sont allés à l’étranger pour finalement reposer leurs valises en France. C’est notre cas, même si un détour par la mer nous a dans l’intervalle déposé un peu de bleu dans le regard.

 

Revenir à terre après un voyage en mer a ceci de particulier que le point de vue ne bouge plus autant qu’avant. C’est une vie de sédentaire qu’il faut adopter, après avoir passé des mois à lever l’ancre ici pour la reposer là.

Sur un plan tout climatique, on ne se rend plus vulnérable au moindre coup de vent, on peut sortir dehors même par gros temps, cela n’affectera pas les pensées qui ne seront plus tournées vers un bateau ancré dans une baie quelconque et qui risque de décrocher si la tempête se déchaine un peu plus… Ce matin, j’ai eu le bonheur de quitter ma maison à pied, sans avoir besoin d’un dinghy pour rejoindre le plancher des vaches, et d’improviser une balade à la campagne pour saluer le lever du soleil au milieu des arbres.

Revenir vivre à terre signifie aussi changer drastiquement ses priorités, et dompter un temps qui sur mer se faufile et s’échappe. Le travail vient mettre le nez dans le quotidien, avec ses tâches incompressibles qui régulent tel un métronome des journées devenues routinières. J’aimais le coup de vent perpétuel de la vie de bateau, ces changements continus qu’elle apportait chaque jour avec les amis qui débarquent à l’improviste après un voyage de quelques semaines, des plans qui évoluent au fil des nuages et de la météo, des contraintes de moteurs qui refusent de démarrer. Cette vie était faite d’adaptation au courant de l’existence, qui s’écoule par les interstices d’un temps que l’on maîtrise peu. Et si j’ai aimé poursuivre les minutes au gré des petits événements de la vie, j’aime cette existence terrestre qui impose une régularité reposante. J’apprécie de pouvoir régler mes activités sur la montre qui s’accroche à mon poignet, sans craindre de la noyer par une baignade intempestive. J’adore cette routine qui me permet de faire tant de choses dans le même temps dont je disposais sur la mer, mais avec davantage de contrôle et de certitudes. L’école débute à 8h30 et se termine à 15h30. Sur l’eau, ce type d’emploi du temps ne correspondait à rien, et devenait frustrant à force de m’échapper…

Seuls Ben et Théo, Laé aussi parfois, regrettent de ne plus être sur le bateau. Même à mon grand gars qui avait pourtant un mal de mer incompressible à chaque traversée, il manque désormais les grandes étendues et les visites incongrues dans des îles qu’il était avide de connaître. Mais Sacha, Laé et moi nous sommes véritablement faits à ce retour à terre. Il le fallait bien. Nous avons construit d’autres choses, bâti d’autres projets. Cela nous convient ainsi. Nous conviennent aussi (ainsi qu’à Théo et son père!) ces échappées dans des coins de France que nous ne connaissions pas. Comme la descente des gorges de l’Ardèche en kayak l’année dernière, ou un bout de chemin sur le sentier de Stevenson avec un âne, 350km pédalés sur la Loire à Vélo… Finalement, nous revivons – à intervalles plus éloignés – ces moments en famille qui ont formé l’aventure du bateau. Et quel plaisir de pouvoir montrer à nos enfants ces endroits qui caractérisent le pays dont on leur parle depuis leur petite enfance, comme Paris, que nous avons parcouru la semaine passée, avec les incontournables des parfaits touristes que nous étions : tour Eiffel, Arc de triomphe, champs Elysées, etc. Ils trouvent ici des racines, des éléments d’histoire familiale, culturelle, qu’ils n’avaient encore jamais pu toucher du doigt.

En quittant le monde de l’eau, je peux aussi mettre sur pied des projets qui me tiennent à cœur, rencontrer, créer des liens avec des personnes que je n’aurais pas pu rencontrer sur l’eau. L’inverse étant aussi vrai! Mais le peuple de l’eau est mouvant comme la vague, on ne peut pas tisser des liens durables dans le temps, tout est fait pour que chacun parte de son côté à la prochaine escale. Ce qui justifie l’intensité de la rencontre, mais aussi son caractère éphémère. Côté que je trouve particulièrement frustrant, au fil des mois. Il me faut du tangible, du continu. J’ai l’amitié fidèle et qui se nourrit de rapports, éloignés ou rapprochés, mais constants. Je n’ai rien de la sprinteuse, en amitié, même s’il m’arrive d’apprécier terriblement les rencontres furtives. Je suis une besogneuse de la relation, et j’ai besoin de la concevoir dans le temps. C’est plus simple de l’envisager ainsi à terre, et pour cela, je dois dire que le retour est conforme à mes vœux. Ce qui m’amène tranquillement à un petit bilan sur le retour – non seulement à terre – mais en France.

 

Nous sommes français… et canadiens, désormais! Après 11 années passées au Québec, nous voilà de retour, ce qui a étonné des quantités de gens, proches ou inconnus, comme les douaniers qui nous ont visités à notre arrivée à la Rochelle : « Mais que venez-vous faire en France??? ». C’est vrai que le retour a des côtés frustrants. J’ai mis du temps à prendre mes marques sur le plan professionnel. Personne ne m’attendait ici, et il a fallu faire ma place, à la force du poignet. Difficile aussi de faire comprendre les autres façons de pratiquer mon métier outre atlantique, d’expliquer les différences de mentalité, d’approches. Toute dérogation à la règle que l’on connaît jusque là paraît menaçante, dans un sens comme dans l’autre. Il faut savoir se mettre à la place de collègues qui ont fait certains gestes d’une façon qu’on n’avait pas connue auparavant. L’inverse est aussi vrai. C’est cette rencontre là qui n’est pas simple à envisager. Mais on peut passer outre, revenir aux bases et se dire que, quelle que soit la façon, le but ultime est de privilégier le patient, sa santé et son bien être. Partant de là, on ne peut pas vraiment se tromper.

Il a fallu aussi mettre son orgueil dans la poche, et refermer dessus le petit bouton qui cache tout bien au fond de l’ego. Car beaucoup de gens se moquent éperdument de ce que l’on a pu vivre ailleurs. Pas tous, car il en est pour s’étonner de notre parcours si peu linéaire. Mais il ne faut pas compter sur ces expériences qui sortent de l’ordinaire pour pimenter les conversations. C’est peut-être une très bonne chose, d’ailleurs, car ce qui permet la rencontre est aussi fait des éléments partagés. Alors nous avons appris à faire comme si nous avions toujours vécu en France et rien fait d’autre que parcourir ses routes et ses régions. Et si la conversation roule vers le Québec, ou le bateau, on apporte sa petite pierre, et cela donne parfois lieu à des échanges rigolos. Cela permet surtout de découvrir ce que l’autre a pu vivre par ailleurs. Car il n’est pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour vivre des expériences passionnantes. Et Dieu sait que parler de nos vies incongrues peut parfois empêcher les autres d’évoquer leurs propres histoires, ce qui est franchement dommage et induit une conversation qui finit toujours un peu dans le même sens.

Côté travail, Ben s’y est mis avec une rigueur et une motivation impressionnantes! Médecine était son grand rêve, il le vit à fond et se réveille le matin en réalisant la chance qu’il a de pouvoir faire ce qu’il aime (même s’il lui arrive aussi de grogner parce qu’il doit préparer un cours pénible…). C’est un exemple extraordinaire pour les enfants, qui voient leur père se démener dans les études à un âge où on envisage peut-être déjà un peu sa retraite! Rien ne vient à bout de son enthousiasme et il se construit une vie de moine où l’équilibre mène la danse. C’est un bonheur de le voir cesser de se chercher comme je l’ai toujours vu faire, et de profiter de chaque instant avec une joie formidable. De mon côté, le chemin vers un boulot fut long et compliqué. J’ai enfin trouvé de quoi nourrir ma petite famille, mais cela m’a demandé beaucoup d’énergie durant les 12 derniers mois. Je suis heureuse et fière de voir mes recherches aboutir finalement, et je réalise aussi que ce cheminement m’aura permis de comprendre le fonctionnement du système ici, de tisser des liens, de tisser un réseau… Une page se tourne, donc, et le retour à terre est pour moi réalisé depuis que j’ai la certitude que je vais pouvoir travailler enfin! Mes projets d’écriture m’occupent aussi beaucoup et cette régularité dans le travail écrit est aussi permis par la routine que j’ai mise en place. Vous ai-je dit à quel point elle m’était indispensable?? Je suis une petite vieille dans l’âme, c’est évident!

Et puis les enfants se sont finalement faits au rythme français. Les choses n’ont pas été sans heurts de leur côté non plus. Les 3 ont dû subir tentatives d’intimidation, violences physiques et/ou verbales, psychologiques, de la part des enfants qu’ils ont d’abord rencontrés à l’école. La différence a semblé être un sacré handicap, dans ce milieu où la conformité prime sur tout le reste. Nous avons finalement mis Théo dans le privé, et là, l’ambiance a changé du tout au tout (loin de moi l’idée de susciter un débat sur le public/privé, je me contente de constater ce que j’ai observé). Il a retrouvé des valeurs qui étaient proches des nôtres, et a mené depuis son petit bonhomme de chemin avec brio et compétence. Sacha a suivi ses traces, après une année compliquée pour lui aussi à l’école primaire du quartier. Laé quant à lui semble avoir pris ses marques malgré des rejets successifs, et rejoindra ses frères au collège l’année prochaine. Ils se sont mis au tennis intensif (et le pratiquent toute l’année, ce qui aurait été plus compliqué au Québec, en extérieur!), et apprécient tous les trois les possibilités immenses qu’offre un pays qui n’était pas le leur au départ. Ils découvrent, s’étonnent, apprécient (la bouffe, entre autres!). Ils ont ici accès à tant de connaissances, de diversité et d’expériences nouvelles. Et je ne compte pas les soirs où ils me réclament une raclette, menu qu’ils ne connaissaient presque pas au Québec, et dont ils ne se lassent pas, même par 30 degrés dehors!

Il reste que le maître mot de ces changements réels que nous avons suscités ces dernières années reste : A-DA-PTA-TION. Nous avons enfilé notre combinaison de survie spéciale « changement » en arrivant dans ce nouvel environnement. Et nous avons glissé dans ce nouveau rôle que la vie nous proposait. Y a le bon, le moins bon, mais le franchement mauvais, on s’en occupe, on le transforme en apprentissage. Car peu importent les expériences que nous avons à vivre, c’est la façon dont on les vit qui nous fait grandir … ou nous empêche d’avancer. C’est en tout cas une conviction que j’ai. J’ai apprécié ce retour à terre, et ce retour en France, malgré les moments plus difficiles, les cassages de gueule, les remarques déplacées… Il s’agit d’assumer les choix que nous avons faits, et de recréer des conditions de bonheur qui ne dépendent pas des autres, mais toujours de nous.

Ados… à dos!

OLYMPUS DIGITAL CAMERAMa maison contient un immense trésor. Dans l’ordre, un aspirant adolescent, un adolescent en bouton et un adolescent en fleur. Trois stades d’une période si riche et si étonnante. Petit coup d’œil en hauteur, vue depuis l’arbre de la maternité, sur ces petites graines d’adultes que seuls le soleil, l’amour et beaucoup de pâtes font pousser…

Laé est le plus jeune, l’aspirant ado au cœur encore très très tendre. Il a lutté fort et des années durant contre papa, le poursuivant de ses mouvements de colère et de ses cris de guerre intempestifs. Il s’agissait de pourfendre le salopard qui avait volé maman, même si d’un point de vue chronologique (et il le reconnaît lui-même, le bougre), l’idée se défend difficilement. Il fallait donc faire la peau à un papa qui prenait sa place dans le lit conjugal. Passée cette délicieuse période où mon chevalier servant se préoccupait de mon bien être presque autant que de celui de son doudou, mon chéri essuyant désormais péniblement les tâches de ces tomates que lui lançait hier encore si tendrement son petit dernier, l’envie de grandir a pris le dessus. Il s’est donc mis à construire le monde. Au sens propre. Et sale aussi, si on considère les dégâts occasionnés par les bricolages qu’il entreprend dans tous les coins de la maison. À ce jour, nous avons hérité d’un yacht pour minions (ces adorables créatures jaunes dans le film pour enfants), d’un château taillé dans un cube de béton, d’une multitude de petites boîtes issues de matériaux tous plus originaux les uns que les autres… La liste est longue. L’aspirant ado, curieusement, ne manifeste plus avec autant de véhémence sa volonté qu’il veut souveraine et (elle aussi) propre, sans bavures. Il négocie. Adroitement parfois, quand il comprend que les cris ne feront qu’aggraver son cas qui est déjà dans un sale état… Il minaude aussi parfois, au point qu’il me rappelle alors vaguement le chat de Shrek, tenant dans ses pattes un énorme chapeau (le chat potté a aussi un couvre-chef, en plus des bottes) et juste au-dessus des yeux qui feraient fondre un glaçon en Antarctique. Laé le grand s’entoure aussi d’une bande d’amis, et de courir avec eux sur le chemin de l’école pour le plaisir de faire la course et de paraître plus rapide, plus sportif, plus… plus et encore plus… Être plus, c’est assez sympa en fait. Ce serait d’ailleurs parfait si les frères étaient dans le même temps moins… moins et aussi moins… Comme ça il pourrait confortablement être plus… Ça arrive ceci dit, et… de plus en plus! Il est ainsi plus rapide que ses frères à engouffrer les glaces, et plus prompt aussi à comprendre les règles de grammaire qu’ils se sont jadis arraché les cheveux à comprendre. L’aspirant ado est donc en pleine comparaison, mais il veut pousser plus haut et s’en donne les moyens. Il attend son tour, mais prend aussi les devants et c’est un jeu joliment plaisant!

Vient le tour de l’ado en bouton. Lui voit bien cet âge curieux arriver, mais semble ne pas trop s’en soucier, ou s’en apercevoir. Il vole au-dessus du quotidien et ne touche pas terre. Les tracasseries et le concret de chaque jour l’ennuient, il veut décider ce qu’il fait de son temps et se fiche un peu de la façon dont le monde réagit à ces mouvements auxquels il donne si généreusement un élan. L’ado en bouton se faufile donc dans la vie comme un acrobate, et il y réagit en dent de scie. Une remarque anodine le transforme en hydre de Lerne, tant est vive sa colère soudaine. Il se met en boule et nous fait comprendre avec une indignation qui colore joliment ses joues en rose cramoisi que, décidément, nous ne sommes, nous ses parents, que de vieux cons injustes qui n’avons rien compris. Soit. Un commentaire le blesse, le voici tout en larmes, et il arrive à nous fendre le cœur tant est lourde sa détresse. Mais un compliment, et le soleil éclabousse les murs de la pièce. Rien ne l’arrête alors, il va dompter le monde avec le lasso de sa seule volonté, et rien ne pourra faire obstacle! Le bouton s’apprête à éclore, et il est content de son sort, même si l’incertitude de l’aventure le fait encore hésiter sur le pas de la porte. Il se lance des défis et parvient à en venir à bout. C’est là qu’il mesure de quoi il est capable. C’est ainsi que Sacha a parcouru en 4 jours une distance de près de 350km en vélo avec son père. Un exploit dont on ne le savait pas forcément capable, et qu’il a réussi avec le sourire et sans une plainte. Vraiment, l’ado en bouton réserve des surprises de taille. Il peine encore à se lover pleinement dans la transformation ingrate qui consiste à changer de peau pour se glisser dans celle, trop grande encore, de l’adulte. Non, l’enfance est trop proche encore, il lui arrive alors de regarder en arrière avec comme des regrets dans les yeux… Puis remet vite la tête droite, et fonce vers la prochaine étape à grandes enjambées qu’il veut décidées.

L’ado en fleur est un poème. Un poème qui s’écrit au fil des jours, tranquillement, au gré des événements qui le sollicitent. Une partition qui se livre dans une mélodie discrète. L’apprentissage d’un âge qui, si on ne le maîtrise pas encore vraiment, évoque déjà ses victoires et ses tourments. L’ado (mâle!) n’a plus à faire ses preuves, sa voix a déjà mué et ses jambes sont couvertes de ces poils si confortables en hiver, quand il faut se tenir chaud. Il découvre les livres et peut sans faillir tenir une journée de temps avachi sur un lit pour assouvir sa passion, quand bien même il fait 30 degrés dehors… L’ado en fleur est adorable d’attentions. Piaget avait bien vu cet altruisme déposé au creux de son cœur et dont il ne saura se débarrasser avant longtemps. Il prête attention aux autres, ce qui le rend aussi vulnérable à la critique, même si son estime de lui commence à s’affermir et lui permet de s’opposer pour toute bataille qu’il juge légitime. Car il peut, comme son petit aspirant ado, partir en guerre, épée à la main et étendard fièrement brandi sur le chemin de l’affrontement. Il a des valeurs, il les comprend, les assume, et se déclare prêt à les défendre. La morale commence à faire son tri dans un cerveau qui veut comprendre et, surtout, classer. Bon, mauvais, efficace, nul, grotesque, puant, cool, overcool, supernul, d’enfer, trop con, relou… Le vocabulaire s’enrichit au contact d’autres compères en manque d’expressions consacrées et dédiées uniquement à leurs rituels de langage et à leurs codes personnels. L’ado en fleur pose des questions, et commence à trouver ses réponses. Il grandit au sens propre et figuré (chez Théo, c’est 1cm par mois en moyenne depuis 2 ans et pointure 46…), engouffre des quantités de nourriture qui justifieraient à elles seules l’usage du maïs transgénique (même si je suis très contre), et reste, avec tout cela, le plus touchant des ados en fleur. Car il n’oublie pas son cœur d’enfant, lui non plus, et sans toutefois regarder en arrière avec le moindre regret, tant il est heureux de vieillir un peu, continue d’être tendre et câlin comme quand il avait encore cet âge béni du tout petit qui réclame de l’amour, rien que de l’amour, toujours de l’amour.

 

Non, vraiment, je nous trouve chanceux, Ben et moi, d’avoir ainsi hérité de ces trésors qui nous étonnent chaque jour et que nous prenons un plaisir fou à voir grandir.