Trouver le rayon de soleil et y rester

Il est un sujet qui me gratouille depuis longtemps. Et lorsque, dans mon quotidien, des messages apparaissent, des idées, des initiatives, en lien avec ce concept qui me titille, c’est comme une petite jubilation intérieure. Une confirmation de ce que je porte, un peu loin dans mes pensées, mais toujours présent.

En fait, parmi les œuvres qui m’ont inspirée entre autres, se trouvent le fabuleux documentaire Demain (Cyril Dion et Mélanie Laurent), et le bouquin de Guy Corneau (Le Meilleur de Soi, ed de l’Homme, 2007). Deux approches sur deux sujets qui se côtoient mine de rien. Une vision de l’existence par la positive. Une démarche centrée sur l’action. On ne nie pas ici la présence du mal, l’existence de blessures, la proximité de la douleur et de la mort. On reconnaît tout cela comme faisant partie intégrante de nos existences charriées tant bien que mal au fil des jours. Seulement, au lieu de s’empêtrer plus ou moins volontairement dans un immobilisme impuissant dans lequel on englue volontiers les parties les plus vivantes de soi, on choisit, en regardant le documentaire, ou en lisant le livre (et il en existe tant d’autres !), de se concentrer sur autre chose. Sans détourner le regard de ce qui fait mal, on fait le choix de porter notre attention sur le beau, le vrai et le vivant en nous. C’est une démarche totalement révolutionnaire, car elle n’a besoin de personne autour de soi pour exister ! On cesse la dépendance au gouvernement, à l’argent, aux personnes que l’on aimerait bienveillantes autour de soi… Plus rien n’est accessible que notre petite volonté de transformer notre expérience et changer ainsi notre univers.

On touche ici à la fameuse notion de synchronicité, qui veut que notre vie se teinte de façon inconsciente des messages que nous lui envoyons. Pensez à vous-mêmes comme à une victime, et vous trouverez sur votre route tous les bourreaux qui répondront à cette image que vous cultivez inconsciemment (j’en ai personnellement fait la douloureuse expérience moultes fois…). A l’inverse, envisagez pour vous l’abondance, les rencontres fertiles et l’expansion de l’être, et la vie placera sur le chemin les êtres, les choses et les événements qui suivront ce courant d’énergie.

Il ne s’agit pas ici d’un jugement quelconque, d’une théorie ésotérique ou d’une pratique chamanique obscure. Il s’agit d’une loi de l’univers que l’on peut expérimenter assez facilement. L’image que l’on a de soi et de ses capacités va trouver une expression dans notre quotidien. Et j’adore, dans Demain, ce commentaire qui dit que, jusque là, nous avons pensé l’écologie en des termes négatifs et qui s’appuyaient sur le retrait et l’arrêt : on arrête la pollution, on ferme les centrales nucléaires, on consomme moins, on cesse de bouffer de la viande, etc. Il ne s’agit en fait plus de dénoncer. Il s’agit d’envisager, de rêver ce vers quoi nous voulons tendre. Ce qu’apporte ce documentaire, et qui explique son succès planétaire, c’est que, pour une fois, on oriente l’énergie vers le plus ! On choisit alors de consommer différemment, de penser local, de poser des actes positifs en faveur de et non plus contre… C’est immense, ce changement !

Le livre de Corneau va dans ce sens positif ! Il ne s’agit plus de fustiger un passé qui nous étouffe et nous a brimé, il faut arrêter de se pencher sur le noir et le cultiver jusqu’à la fin des temps. Reconnaître cette partie de nous est important, certes. Mais il est fondamental, une fois les constats de base faits, de dépasser l’état de marasme dans lequel nous plonge parfois le malheur. Et de se mettre dans l’action, en posant pour soi des actes qui vont dans le sens d’une reconnaissance de l’être lumineux que l’on porte et que l’on souhaite faire grandir.

Tout cela pour en arriver à la conclusion que notre monde a bien besoin d’un petit coup de brosse salutaire, et de se défaire du pourquoi qui s’enroule autour du mal et de la douleur. On défait ce nœud là, et on passe à tout ce qui pourra nourrir notre vie, nos espoirs, la partie vivante en nous qui ne demande qu’à s’exprimer. Retrouver un sens du gratuit, de l’émerveillement devant la beauté du monde. Se mettre à prier pour les populations qui souffrent et pour lesquelles on se sent démuni, quand on sait que la prière peut envoyer l’énergie à bon port et toucher ceux auxquels nous pensons. Montrer à nos enfants ce qu’il y a de beau en eux, au lieu de toujours montrer du doigt leurs failles, qui font souvent résonner les nôtres… On renverse la vapeur, et on s’engage à s’occuper de soi, un jour à la fois. C’est un défi de taille, mais tellement galvanisant !

Alors pour aujourd’hui, je vous souhaite de préserver un petit moment, une poignée de minutes, pour simplement respirer profondément et accueillir en soi la vie qui grouille sous la peau et dans l’air qui nous entoure. Juste un petit instant. Pour vous et pour le monde. Ce monde qui a besoin de notre paix.

A la pêche aux moules, moules, moules… Je ne veux plus aller, maman!

Ah... S'étendre tel une grenouille sur son nénuphar...

Ah… S’étendre tel une grenouille sur son nénuphar…

Tout est question de moule. Quand je pense moule, pas celles qu’on trouve dans la mer, mais au contraire ceux qui sont statiques et hors de l’eau fluide, je pense à ces récipients limitant que l’on utilise pour définir et étiqueter. Un moule est un contenant. Son boulot est en effet de contenir le flux vivant qui ne devrait pourtant pas pouvoir être défini par quelque objet que ce soit. Il s’agit là d’opérer des raccourcis pratiques, d’utiliser un mode de classement de la personne afin d’en faire cesser le caractère nomade. Ce qui est contenu cesse d’être mobile. A l’instar de ces tribus d’indiens du Canada, que le gouvernement a sédentarisé par des moyens souvent barbares (comme tuer massivement des meutes entières de chiens de traîneaux, qui permettaient aux indiens de se déplacer presque toute l’année sur la neige). Ces peuples saignent encore de cette violence qui leur a été faite. Et peinent à rentrer dans un moule définitivement trop petit pour l’immensité de leur culture et de leur savoir.

 

Le moule a pour objectif de définir, et d’une manière statique, une réalité observable et que l’on croit immuable. Cela en dépit de toutes les preuves qui démontrent en permanence qu’une réalité n’est visible que selon l’œil de celui qui regarde. C’est sans doute pour cela que la théorie de la relativité développée par Einstein défiait au premier abord l’intelligence d’une grande majorité de gens. Car comment, quand on a toujours fait cela, remettre en question le fait que le réel est en grande partie créé par celui qui le vit ?

 

Etiqueter est confortable car prévisible, limitant sciemment le degré de surprise que l’on peut avoir face à des événements auxquels on est confronté sans avoir parfois de prises dessus. Expliquer rassure. L’être humain a lutté depuis toujours contre l’incertitude et ce qu’il ne pouvait expliquer. Quitte à s’inventer dans la foulée des Dieux et des mythologies pour donner un sens à diverses manifestations météorologiques ou naturelles qui échappaient à son analyse.

 

Alors le moule vient à point nommé, dès lors que l’on souhaite échapper à cette logique pourtant si naturelle (mais si difficile à pratiquer) du lâcher prise et de l’abandon. Le moule est un instrument efficace pour se cacher et ne plus offrir d’aspérités à une appréhension de la réalité qui devrait pourtant être complexe, diversifiée, mettant en valeur non des individus ou des faits, mais tous ces liens qui les unissent.

 

Le moule, c’est celui que la société exploite quand elle définit le rôle de chacun dans une entreprise, une communauté, un système. C’est une fiche de poste, à laquelle il faut se conformer pour que les choses fonctionnent dans un objectif défini. Il a son utilité, ce moule, pour que règne dans une certaine mesure l’harmonie sociale et la cohérence collective.

 

Le moule, c’est aussi celui que j’ai dans la tête. Lorsque je tente de ressembler à ce personnage imaginaire que je souhaite devenir. Le plus souvent, dans avoir conscience de suivre les reflets dans l’eau de ces personnes que l’on m’a demandé sans mots d’incarner. L’enfance, les parents, les amis, les professeurs, les mentors et les chefs d’entreprise, toutes ces personnes, ces événements, qui ont concouru à définir de façon irrévocable le rôle qu’il me fallait endosser. Apprentissage utile lui aussi, puisqu’il a le mérite de donner une direction pour grandir. Pas toujours vers le haut, comme pour l’arbre, souvent de biais et de façon tortueuse. Vers la terre, même, parfois. A l’encontre de toutes les lois naturelles qui imposent à la plante de chercher la lumière. Mais grandir quand même.

 

Le problème, il arrive le jour où on finit par apercevoir le bord du moule. Ou des moules. Car ils sont finalement tous encastrés les uns dans les autres. Le moule de soi, dans le moule de sa place dans une famille, celui de la place dans un couple, du rôle dans une entreprise, dans celui de la position dans une communauté, puis d’une ville, puis d’un pays, etc. On part de tout petit, à la manière des poupées russes, pour se définir dans du toujours plus grand, toujours moins signifiant. Contempler le bord de ces différents moules est une véritable claque. Pour l’ego, pour le soi que l’on aurait aimé indépendant, sûr de lui, sans bornes… Mais aussi pour cette image de soi que l’on a besoin de dessiner, et que l’on voit soudain tellement large qu’elle ne tiendra jamais sur la feuille. Ou alors il faudra changer de feuille. Et un format semblable, ça n’existe pas…

 

Il faut se mettre à fabriquer du papier. Soi-même. Inventer de nouveaux outils pour dessiner dans le ciel. Parce que tout est là-haut, dans le bleu immaculé traversé de nuages, et qui peine encore à contenir l’immensité de la personne que l’on est. On est dans le relatif, ce relatif qui fait une place à chacun, sans qu’aucun moule ne vienne s’imposer pour étouffer par des petits mots condamnant celui que l’on est au fond. On devient tolérant. On apprend ainsi, tout en se faisant à soi une place sans limites et sans contours, à voir les autres de la même façon inbornée, inbornable. On réalise les trésors de complexité qui définissent l’individu. Mais surtout, qui définissent les événements qui se déroulent, dans une chaîne ininterrompue de liens perpétuels et gigantesques entre les choses. Chaque événement étant issu d’une série innombrable de circonstances interdépendantes qui s’associent quelques secondes et se séparent l’instant d’après. Chaque décision est ainsi le mouvement léger que l’on fait de la main dans une eau calme, et qui va créer des ondes en agitant ainsi des milliards de molécules d’eau tout autour, elles-mêmes créant des oscillations à d’autres endroits de la mare, jusqu’à affecter la petite grenouille qui se dorait au soleil sur sa feuille de nénuphar et finit par plonger dans l’eau.

 

S’affranchir du moule, c’est peut-être un des objectifs d’une existence qui se veut pleine et vivante. Casser le moule, ou se contenter d’en voir le contour, et décider d’en sortir, une jambe après l’autre. De quitter le monde des images, pour se poser en observateur, réaliser que l’on n’est pas ce que l’on pensait avoir toujours été. Sentir que l’on n’est finalement pas réductible à une définition ou à un rôle, à un type de personne, un salaire ou un statut marital. Hétéro/commercial/père de deux enfants/psychotique/fille de général/à la retraite/végétarienne/dynamique/ dépressif… Reconnaître aussi les énergies invisibles qui nous entourent et nous lient à notre environnement. Apprendre à faire confiance à des flux qui dirigent notre vie à notre insu, et qui disent une vérité différente, qui se détache de tout ce que l’on a pu connaître auparavant. S’entraîner à se faire confiance, et à confier le mouvement de son existence à la vie elle-même. Accueillir l’autre tel qu’il est, le sortir du moule où on l’a mis depuis toujours, comme on s’est sorti du sien. Refuser de voir à travers le filtre bien pratique et si mortifère du préjugé et du pré-digéré. Être honnête. Sincère. Aimant. Cesser de perdre du temps à courir après une reconnaissance qui devrait d’abord être intérieure. Reconnaître la complexité du monde, et rester serein face à ces énigmes qui ont cessé de nous déstabiliser. Garder son équilibre quelles que soient les ondes qui traversent la mare. Grenouille surfant sur sa feuille de nénuphar. Rester confiant dans notre capacité à nous reconstruire après un échec. Donner le dernier mot à Kipling : Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie/Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir. C’est à ce prix que nous serons des hommes, des femmes, des fils et filles, des pères et mères, des personnes. Des êtres vivants. Libres. Sortis délibérément du moule.

Le jour où Sacha fête ses 12 ans

familleIl y a quelques jours, le monde tel qu’on le connaissait a explosé, avec des bouts de chair et des morceaux de crayons brisés éparpillés sur toute la planète. Il y a une semaine, les islamistes intégristes ont fait plus de 2,000 victimes au Nigéria, des morts qui sont restés cachés par la boucherie de Charlie Hebdo. Il y a une poignée d’heures, Sacha a fêté 12 ans de vie sur cette terre. Des macros et des micros événements qui me posent question.

Hier, Ben et moi avons emmené nos trois enfants manifester pour la paix. Je n’avais jamais vu autant de personnes réunies. Et mon cœur s’est un peu serré de savoir que ces mouvements n’ont jamais eu lieu pour le 11 septembre 2001, alors que le nombre de victimes était alors ahurissant. Hier, j’ai aussi eu la gorge nouée lorsque j’ai entendu la première salve d’applaudissements. Ça m’est monté au cœur comme un chant d’oiseau dans un cimetière, au milieu des cendres et du néant : cet espoir que les gens, que nous tous, nous fassions un monde meilleur sur les cendres de cette attaque sanglante. Un monde différent, pour nous et pour des Sacha qui viennent de fêter 12 années d’existence.

Hier, j’ai expliqué encore à mes enfants ce que voulait dire ce rassemblement. Je crois qu’il n’y aura pas de plus belle leçon de sens civique, de respect à leur enseigner. La valeur de la tolérance, ils l’ont prise direct dans le cœur, sans mots, sans cours, sans leçon. Il leur aura suffi de regarder ces milliers, ces millions de personnes qui se sont déplacées au même moment dans divers endroits du monde pour protester contre l’inacceptable. Il aura suffi de pancartes, de visages recueillis, de poignées de main échangées et de ce sentiment fabuleusement grisant que, ensemble, on est plus forts. J’ai voulu que mes enfants, hier, se sentent fiers, debout et conscients de l’importance vitale du savoir-vivre ensemble. Je crois que le message est passé.

 

Pourtant, que vais-je dire à Sacha, et aussi à Théo et Laé, demain. Quand l’émotion sera un peu apaisée, que le deuil débutera son travail et que l’oubli frappera discrètement à la porte. Comment faire vivre dans la durée cet émoi collectif qui peut changer le cours d’une histoire, pour peu que l’on y mette l’énergie nécessaire, et une direction bien définie ? Ce que je souhaite dire à mes enfants, désormais, c’est que beaucoup dépend d’eux, et de nous, pour que ce monde là qui vient de saigner change un peu. Au-delà des efforts politiques à faire encore et toujours pour que cessent les massacres dans les pays d’Afrique (sans parler du reste du monde) gangrenés par des islamistes sanguinaires et inhumains, il y a cette part de nous qu’il va falloir faire évoluer. La laïcité est un impératif qu’il va falloir défendre becs et ongles dans tous les lieux où se mélangent des diversités culturelles et religieuses. Il faut d’ores et déjà se retrousser les manches, et se confronter à nos lâchetés, savoir se dresser contre le flou et une tolérance molle qui rend opaques le cadre structurant d’une société multiculturelle régie par des règles. Il nous faut, comme me le répète Ben ce soir, « entrer en résistance ». Et, il le souligne, ce rassemblement d’hier était le plus important que la France ait connu… depuis la Libération. Ce qui n’a rien d’anodin, puisqu’il me rappelle lui-même qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, c’est précisément cette résistance qui a permis aux alliés de vaincre l’idéologie nazie et le fascisme… Ce n’est pas un hasard. C’est lorsque l’on devient trop laxiste sur les valeurs fondamentales que sont la laïcité et le respect que les idéologies inhumaines prennent la place laissée vacante par une société trop acceptante. Et non, il n’est pas normal, et il est même totalement inacceptable, qu’un maire refuse l’enterrement d’un bébé rom dans un cimetière français!  Tout comme il n’était pas acceptable de signer les accords de Munich pour tenter de calmer un Hitler désireux de montrer patte blanche, pour mieux sortir les griffes quelques mois plus tard. Il nous faut apprendre à dire non et, comme le clamait Charb, avoir le courage de « mourir debout plutôt que vivre à genoux ».

En conclusion, et parce qu’un acte parle mieux qu’un long discours, je sais tout le travail que j’ai à faire pour être Charlie. Être Charlie, cela signifie vivre chaque jour, chaque instant, dans l’ouverture à la différence, dans la tolérance pour des valeurs qui ont une autre couleur que les miennes. Être Charlie, c’est surtout montrer à mes enfants pourquoi les assassins de Charlie Hebdo ont manqué de mots et à quel point la violence est la force des faibles, de ceux qui n’ont plus rien à dire et qui tuent par manque de mots et d’intelligence. Je veux être plus forte que cela. Nous devons être plus forts que cela. Pour que l’équipe de Charlie n’ait pas été décimée en vain. Et pour que leurs plumes continuent, là-haut, de dessiner des caricatures et des dessins irrévérencieux dans les nuages.

Bilan de troisième vie

OLYMPUS DIGITAL CAMERAVoilà plusieurs mois que je songe à faire un bilan de notre retour en France. La chose s’avère ardue, puisqu’il s’agit de porter un regard sur les diverses vies que nous venons de quitter, tout en observant de près celle que nous venons d’embrasser. Pour tout dire, je passe à l’acte suite à la lecture d’un article sur internet, qui décrit le retour des expatriés qui sont allés à l’étranger pour finalement reposer leurs valises en France. C’est notre cas, même si un détour par la mer nous a dans l’intervalle déposé un peu de bleu dans le regard.

 

Revenir à terre après un voyage en mer a ceci de particulier que le point de vue ne bouge plus autant qu’avant. C’est une vie de sédentaire qu’il faut adopter, après avoir passé des mois à lever l’ancre ici pour la reposer là.

Sur un plan tout climatique, on ne se rend plus vulnérable au moindre coup de vent, on peut sortir dehors même par gros temps, cela n’affectera pas les pensées qui ne seront plus tournées vers un bateau ancré dans une baie quelconque et qui risque de décrocher si la tempête se déchaine un peu plus… Ce matin, j’ai eu le bonheur de quitter ma maison à pied, sans avoir besoin d’un dinghy pour rejoindre le plancher des vaches, et d’improviser une balade à la campagne pour saluer le lever du soleil au milieu des arbres.

Revenir vivre à terre signifie aussi changer drastiquement ses priorités, et dompter un temps qui sur mer se faufile et s’échappe. Le travail vient mettre le nez dans le quotidien, avec ses tâches incompressibles qui régulent tel un métronome des journées devenues routinières. J’aimais le coup de vent perpétuel de la vie de bateau, ces changements continus qu’elle apportait chaque jour avec les amis qui débarquent à l’improviste après un voyage de quelques semaines, des plans qui évoluent au fil des nuages et de la météo, des contraintes de moteurs qui refusent de démarrer. Cette vie était faite d’adaptation au courant de l’existence, qui s’écoule par les interstices d’un temps que l’on maîtrise peu. Et si j’ai aimé poursuivre les minutes au gré des petits événements de la vie, j’aime cette existence terrestre qui impose une régularité reposante. J’apprécie de pouvoir régler mes activités sur la montre qui s’accroche à mon poignet, sans craindre de la noyer par une baignade intempestive. J’adore cette routine qui me permet de faire tant de choses dans le même temps dont je disposais sur la mer, mais avec davantage de contrôle et de certitudes. L’école débute à 8h30 et se termine à 15h30. Sur l’eau, ce type d’emploi du temps ne correspondait à rien, et devenait frustrant à force de m’échapper…

Seuls Ben et Théo, Laé aussi parfois, regrettent de ne plus être sur le bateau. Même à mon grand gars qui avait pourtant un mal de mer incompressible à chaque traversée, il manque désormais les grandes étendues et les visites incongrues dans des îles qu’il était avide de connaître. Mais Sacha, Laé et moi nous sommes véritablement faits à ce retour à terre. Il le fallait bien. Nous avons construit d’autres choses, bâti d’autres projets. Cela nous convient ainsi. Nous conviennent aussi (ainsi qu’à Théo et son père!) ces échappées dans des coins de France que nous ne connaissions pas. Comme la descente des gorges de l’Ardèche en kayak l’année dernière, ou un bout de chemin sur le sentier de Stevenson avec un âne, 350km pédalés sur la Loire à Vélo… Finalement, nous revivons – à intervalles plus éloignés – ces moments en famille qui ont formé l’aventure du bateau. Et quel plaisir de pouvoir montrer à nos enfants ces endroits qui caractérisent le pays dont on leur parle depuis leur petite enfance, comme Paris, que nous avons parcouru la semaine passée, avec les incontournables des parfaits touristes que nous étions : tour Eiffel, Arc de triomphe, champs Elysées, etc. Ils trouvent ici des racines, des éléments d’histoire familiale, culturelle, qu’ils n’avaient encore jamais pu toucher du doigt.

En quittant le monde de l’eau, je peux aussi mettre sur pied des projets qui me tiennent à cœur, rencontrer, créer des liens avec des personnes que je n’aurais pas pu rencontrer sur l’eau. L’inverse étant aussi vrai! Mais le peuple de l’eau est mouvant comme la vague, on ne peut pas tisser des liens durables dans le temps, tout est fait pour que chacun parte de son côté à la prochaine escale. Ce qui justifie l’intensité de la rencontre, mais aussi son caractère éphémère. Côté que je trouve particulièrement frustrant, au fil des mois. Il me faut du tangible, du continu. J’ai l’amitié fidèle et qui se nourrit de rapports, éloignés ou rapprochés, mais constants. Je n’ai rien de la sprinteuse, en amitié, même s’il m’arrive d’apprécier terriblement les rencontres furtives. Je suis une besogneuse de la relation, et j’ai besoin de la concevoir dans le temps. C’est plus simple de l’envisager ainsi à terre, et pour cela, je dois dire que le retour est conforme à mes vœux. Ce qui m’amène tranquillement à un petit bilan sur le retour – non seulement à terre – mais en France.

 

Nous sommes français… et canadiens, désormais! Après 11 années passées au Québec, nous voilà de retour, ce qui a étonné des quantités de gens, proches ou inconnus, comme les douaniers qui nous ont visités à notre arrivée à la Rochelle : « Mais que venez-vous faire en France??? ». C’est vrai que le retour a des côtés frustrants. J’ai mis du temps à prendre mes marques sur le plan professionnel. Personne ne m’attendait ici, et il a fallu faire ma place, à la force du poignet. Difficile aussi de faire comprendre les autres façons de pratiquer mon métier outre atlantique, d’expliquer les différences de mentalité, d’approches. Toute dérogation à la règle que l’on connaît jusque là paraît menaçante, dans un sens comme dans l’autre. Il faut savoir se mettre à la place de collègues qui ont fait certains gestes d’une façon qu’on n’avait pas connue auparavant. L’inverse est aussi vrai. C’est cette rencontre là qui n’est pas simple à envisager. Mais on peut passer outre, revenir aux bases et se dire que, quelle que soit la façon, le but ultime est de privilégier le patient, sa santé et son bien être. Partant de là, on ne peut pas vraiment se tromper.

Il a fallu aussi mettre son orgueil dans la poche, et refermer dessus le petit bouton qui cache tout bien au fond de l’ego. Car beaucoup de gens se moquent éperdument de ce que l’on a pu vivre ailleurs. Pas tous, car il en est pour s’étonner de notre parcours si peu linéaire. Mais il ne faut pas compter sur ces expériences qui sortent de l’ordinaire pour pimenter les conversations. C’est peut-être une très bonne chose, d’ailleurs, car ce qui permet la rencontre est aussi fait des éléments partagés. Alors nous avons appris à faire comme si nous avions toujours vécu en France et rien fait d’autre que parcourir ses routes et ses régions. Et si la conversation roule vers le Québec, ou le bateau, on apporte sa petite pierre, et cela donne parfois lieu à des échanges rigolos. Cela permet surtout de découvrir ce que l’autre a pu vivre par ailleurs. Car il n’est pas nécessaire de partir à l’autre bout du monde pour vivre des expériences passionnantes. Et Dieu sait que parler de nos vies incongrues peut parfois empêcher les autres d’évoquer leurs propres histoires, ce qui est franchement dommage et induit une conversation qui finit toujours un peu dans le même sens.

Côté travail, Ben s’y est mis avec une rigueur et une motivation impressionnantes! Médecine était son grand rêve, il le vit à fond et se réveille le matin en réalisant la chance qu’il a de pouvoir faire ce qu’il aime (même s’il lui arrive aussi de grogner parce qu’il doit préparer un cours pénible…). C’est un exemple extraordinaire pour les enfants, qui voient leur père se démener dans les études à un âge où on envisage peut-être déjà un peu sa retraite! Rien ne vient à bout de son enthousiasme et il se construit une vie de moine où l’équilibre mène la danse. C’est un bonheur de le voir cesser de se chercher comme je l’ai toujours vu faire, et de profiter de chaque instant avec une joie formidable. De mon côté, le chemin vers un boulot fut long et compliqué. J’ai enfin trouvé de quoi nourrir ma petite famille, mais cela m’a demandé beaucoup d’énergie durant les 12 derniers mois. Je suis heureuse et fière de voir mes recherches aboutir finalement, et je réalise aussi que ce cheminement m’aura permis de comprendre le fonctionnement du système ici, de tisser des liens, de tisser un réseau… Une page se tourne, donc, et le retour à terre est pour moi réalisé depuis que j’ai la certitude que je vais pouvoir travailler enfin! Mes projets d’écriture m’occupent aussi beaucoup et cette régularité dans le travail écrit est aussi permis par la routine que j’ai mise en place. Vous ai-je dit à quel point elle m’était indispensable?? Je suis une petite vieille dans l’âme, c’est évident!

Et puis les enfants se sont finalement faits au rythme français. Les choses n’ont pas été sans heurts de leur côté non plus. Les 3 ont dû subir tentatives d’intimidation, violences physiques et/ou verbales, psychologiques, de la part des enfants qu’ils ont d’abord rencontrés à l’école. La différence a semblé être un sacré handicap, dans ce milieu où la conformité prime sur tout le reste. Nous avons finalement mis Théo dans le privé, et là, l’ambiance a changé du tout au tout (loin de moi l’idée de susciter un débat sur le public/privé, je me contente de constater ce que j’ai observé). Il a retrouvé des valeurs qui étaient proches des nôtres, et a mené depuis son petit bonhomme de chemin avec brio et compétence. Sacha a suivi ses traces, après une année compliquée pour lui aussi à l’école primaire du quartier. Laé quant à lui semble avoir pris ses marques malgré des rejets successifs, et rejoindra ses frères au collège l’année prochaine. Ils se sont mis au tennis intensif (et le pratiquent toute l’année, ce qui aurait été plus compliqué au Québec, en extérieur!), et apprécient tous les trois les possibilités immenses qu’offre un pays qui n’était pas le leur au départ. Ils découvrent, s’étonnent, apprécient (la bouffe, entre autres!). Ils ont ici accès à tant de connaissances, de diversité et d’expériences nouvelles. Et je ne compte pas les soirs où ils me réclament une raclette, menu qu’ils ne connaissaient presque pas au Québec, et dont ils ne se lassent pas, même par 30 degrés dehors!

Il reste que le maître mot de ces changements réels que nous avons suscités ces dernières années reste : A-DA-PTA-TION. Nous avons enfilé notre combinaison de survie spéciale « changement » en arrivant dans ce nouvel environnement. Et nous avons glissé dans ce nouveau rôle que la vie nous proposait. Y a le bon, le moins bon, mais le franchement mauvais, on s’en occupe, on le transforme en apprentissage. Car peu importent les expériences que nous avons à vivre, c’est la façon dont on les vit qui nous fait grandir … ou nous empêche d’avancer. C’est en tout cas une conviction que j’ai. J’ai apprécié ce retour à terre, et ce retour en France, malgré les moments plus difficiles, les cassages de gueule, les remarques déplacées… Il s’agit d’assumer les choix que nous avons faits, et de recréer des conditions de bonheur qui ne dépendent pas des autres, mais toujours de nous.