La solitude improbable du rêveur

Je suis au milieu d’un bouquin que j’écris sur les rêves. Et pour cela, je rencontre des rêveurs. Pas des gens hors du commun, bizarres ou aux parcours aberrants. Non. Des personnes comme vous et moi, et qui ont pourtant ce petit quelque chose de différent. Qui savent entretenir des projets un peu fou dans un quotidien balisé. Des gens qui ne se laissent pas pourrir par les critiques ou les avis négatifs que d’aucuns pourraient avoir sur leurs projets. Des hommes et des femmes qui suivent leurs aspirations profondes et qui foncent, sautent, risquent et se lancent. Et puis parfois ressort cette remarque chez certains. Ce sentiment de solitude par rapport aux limites de ce qu’ils peuvent partager de leur doux délire avec les autres. Il n’est en effet pas si rare que les autres ne veuillent pas entendre les histoires des personnes qui sont trop éloignées de leur trajectoire personnelle, ou les récits jubilatoires de quelques rêveurs qui réalisent ce qu’eux-mêmes peinent à seulement envisager dans leur quotidien. C’est vrai : vivre une vie différente condamne parfois à un certain degré de solitude. Je me sens proche de cette analyse, avec toutes ces parenthèses incroyables que nous avons pu vivre en famille. On peut alors partager des bons moments, des joyeusetés, des légèretés passagères, mais les vrais échanges profonds, on les garde pour ceux qui peuvent les recevoir. Comme si le terme « extra terrestre » nous collait au visage, en filigrane. Alors qu’on n’a pas l’impression, au fond, d’être si différent. On a juste envie, besoin, de vivre une vie qui ait du sens à nos yeux. Mais le cercle invisible est là, qui n’est pas souvent franchi par d’autres qui ont des vies plus conventionnelles. C’est ainsi, c’est le jeu. N’empêche que ça fait diablement plaisir de recueillir les témoignages de ces personnes que je rencontre et qui ont un courage incroyable, celui de réaliser leurs rêves au quotidien. Trop hâte de vous les présenter !

Réparer les vivants, de Maylis de Kerangal

Ça commence dans un battement de cœur. On va écouter ce bruit assourdissant au fil des pages, jusqu’au moment où il s’arrêtera, parce qu’on aura décidé qu’il devait s’arrêter. Et dans chaque mot, chaque phrase, le souffle de la vie. Car en lisant ce livre, chacun peut aller se glisser dans la peau intime du moindre personnage de cette histoire déchirante. C’est l’histoire d’un cœur, et de la poitrine d’où il partira pour aller se trouver une maison ailleurs. C’est l’histoire aussi de toutes les personnes qui auront fait battre ce cœur, lui auront donné la peur, l’amour, l’envie et le désir, le défi et l’ennui. Pas un seul moment de répit dans ces longues phrases où l’auteure mêle les odeurs, les bruits, les textures et les goûts. On se faufile dans une vie pour quelques lignes, quelques pages, et c’est une immersion totale, parfaite.

L’auteure, Maylis de Kerangal, opère ici un travail chirurgical, elle tranche dans le réel et met à vif. C’est une description presque d’un seul souffle d’un flot d’émotions terribles. La perte d’un enfant. Des patients et des vieux m’ont parfois dit que c’était le pire du pire qui pouvait arriver dans une existence. Mais l’auteure ne lâche pas, et distille ses mots, les envoie dans les murs de la conscience et ils tapent en faisant un boucan d’enfer. Le bruit d’un mot dur ou celui d’un chuchotement d’amour, mais le bruit continu de la vie qui dort sur la page ou qui se dresse, d’un coup, au fil d’une phrase interminable et galopante.

J’en suis ressortie sonnée. Étourdie par les images, les mots précis, poétiques, simples et sans apprêt. C’est un monde de réalisme qui s’adosse sans en avoir l’air à des abîmes de chants de souffrance, à des questionnements profonds et sans réponses.

Les maux pour le dire

Il arrive que des lecteurs de mes livres me disent qu’ils se retrouvent dans mes écrits. Pour d’autres, ce sera le blog, quand certains articles les renvoient à des choses qui les touchent personnellement. À l’inverse, certains lecteurs n’aimeront pas le style des articles du blog, comme d’autres seront peu sensibles à ce que j’ai écrit dans mes livres. Tout dépend de la tournure d’esprit, de l’humeur du moment, des affinités littéraires… Mais c’est finalement sans importance. J’estime légitime et même sain que chaque personne puise ce dont il a besoin dans les mots que je dispose sur la page, et qu’il se les approprie au fil de ses envies, selon ce qui lui parle ou le connecte à lui-même. C’est le jeu. Et j’avoue faire de même avec les livres ou les textes des autres, que j’épluche ou dont je me nourris au quotidien.

            J’ai envie aujourd’hui d’évoquer ces écrits qui déchirent parfois la vie en deux. Lorsque les mots rejoignent les mouvements de l’âme, et qu’ils parviennent à trouver le chemin de la lumière au sein d’un parcours sombre et sinueux. J’en suis là, depuis ces quelques mois que je cherche à me réinventer dans un quotidien qui ne me ressemblait plus. Il me fallait redonner de la couleur à des journées qui avaient pris des teintes délavées, comme ces vieilles photographies mangées par le temps et qui pâlissent au fil des jours. Et j’avoue avoir mis la main sur quelques bouquins, ou des bouts d’articles qui m’ont touchée au cœur. C’est comme une petite musique qui se met à chuchoter, soudain, à la lecture de quelques mots, d’une phrase, glanés ici et là.

Le magazine Happinez m’inspire ainsi souvent des rêveries instantanées, ou bien alors je saisis mon stylo et me mets à souligner frénétiquement certains passages qui me parlent. Quand ce ne sont pas ces livres, achetés il y a parfois des années, et qui m’appellent un jour. Le jour où il FAUT que je lise l’ouvrage. Car je crois à ce pouvoir de synchronie des livres : il y a toujours un bon moment pour cueillir un bouquin. Comme pour un fruit : avant, c’est trop tôt, et après, trop tard. Il faut que le livre soit lu au moment où vous serez assez attentif pour y prendre ce qui vous parlera au moment de sa lecture. Si l’on est ouvert à ce chant, la lecture transporte et devient une danse de l’âme avec les mots. Pour soigner les maux. Pour porter la souffrance, ou faire un peu rire le cœur. Mais il y a un temps pour le faire. En ce qui me concerne, j’attends toujours le bon moment, l’appel du livre. Je passe devant la bibliothèque, et j’écoute. Il arrive que je me trompe : je lis alors quelques pages ou chapitres, mais ça ne fonctionne pas, je repose le livre… Mais quand c’est le temps, quel bonheur ! Comme si l’ouvrage entrait en résonance avec ce que je vis dans le moment. C’est là que quelque chose se passe. Un peu comme quand on rencontre une personne avec qui ça clique, un moment suspendu, une soirée hors du temps…

Et ces rencontres sont indispensables pour tenir le coup quand la vie nous amène à la croisée des chemins. Car parfois, il faut tout changer, sous peine de laisser son existence s’étioler dans un soupir interminable où plus rien ne bouge. Parfois, il faut prendre son courage à deux mains, et laver le passé de tous les discours déformants, dévalorisants et humiliés qui ont jalonné un parcours qui nous a laissé exsangue. Parfois, il faut fermer le livre et inventer tout de neuf. Parfois, il faut sauter dans le vide, et croire bien fort que plus bas se trouve le filet qui nous récupèrera, nous et notre folle envie de vivre pour de vrai.

Changer fait peur. Et puis cela fait mal aussi. Pour preuve, cet événement fondateur et terrible qu’est la naissance. Sortir la tête dans le monde est douloureux, autant pour la mère que pour l’enfant. Mais il est des changements qui sont incontournables, pour peu qu’on veuille bien s’accorder, le temps de l’existence, une vie qui nous ressemble. Le bonheur est à ce prix. Et pour certains d’entre nous, ce bonheur est conditionné par notre capacité à prendre un chemin inusité. Il faut alors réaliser que, pour avancer, nous devrons nous engager dans des voies qui vont à l’encontre des valeurs écrasantes qui s’imposent à la majorité. Dans les livres, aussi, se trouvent ces histoires de parcours atypiques et salvateurs qui décrivent d’autres choix. Vivre de peu. Oser beaucoup. Faire sans le confort d’un futur prévisible et balisé. On réalise qu’on n’a plus rien à perdre, et que ce rien là, il faut le laisser aller pour vivre pleinement. Quand on ne se contente plus de simplement laisser les jours se dérouler sans surprises, sans questions. Quand juste toucher le chèque de paie à la fin du mois ne suffit plus. Il faut alors oser s’opposer.

On me dit souvent que mes enfants sont bien élevés. C’est possible. Je ne suis pas bon juge. Ce qui m’importe, en fait, ce n’est pas de savoir qu’ils sont capables d’aider à débarrasser la table ou de dire merci. C’est qu’ils soient heureux. Qu’ils sachent se tenir debout, même quand la vie les retournera ou les malmènera violemment. C’est le chemin que je leur propose, en ne me contentant pas d’un futur prévisible et encadré par des échéances. Il me semble que je pourrai savoir si j’ai bien fait mon boulot de maman quand je les aurai vus chercher par eux-mêmes de quoi sera tissé leur propre bonheur. Et recommencer chaque jour cette quête pour changer le motif du tissu selon les besoins qui seront les leurs, au fil d’une vie que je leur souhaite pleine et intensément mouvante. En attendant, je les regarde grandir. Et m’efforce, un jour après l’autre, d’être fidèle à moi-même dans les gestes du quotidien. La force de l’exemple est plus puissante que le plus lisse des discours.

Musique du rire

Collage réalisé sur Lam, un jour de rire

Collage réalisé sur Lam, un jour de rire

Me voilà un peu coincée au lit. Suites d’une petite angine que j’ai soignée pourtant avec succès avec mes huiles essentielles préférées. Mais il reste que la crève, ça fatigue. Du coup, j’ai déclaré un congé maladie à ma petite famille, je suis installée dans mon lit (en fin d’après m’, c’est rarissime!) et j’écris, histoire de me faire plaisir et de me poser un peu. Et pour cela, j’avoue que les ordinateurs portables sont une merveille d’invention. Je suis avachie sur mon lit et j’écris en tout confort!

Tout ça pour quoi, me direz-vous? J’ai envie d’évoquer aujourd’hui un petit épisode de vie ordinaire. Voilà. J’ai un souci avec les livres. J’aimerais en lire tellement plus mais : 1) je manque de temps. Pour pallier à ce problème, j’ai installé dans nos toilettes un exemplaire de l’excellent bouquin de Mingyour Rinpoché qui me fait grandir à chaque ligne : Bonheur de la sagesse (ed. Poche, 2011). Comme ça, chaque fois que l’occasion se présente, je médite sur un petit chapitre volé à un emploi du temps surchargé. 2) Je trouve que les livres manquent sincèrement et puissamment de rire, de couleurs, de surprises. C’est vrai, quoi, on en a tous besoin, et on se jette sur les livres qui nous font rêver, ou qui nous font rire. Je tiens par exemple les BD de Trolls de Troy de Mourier et Arleston (ed. Soleil) en haute estime: elles sont pour moi un régal d’humour dont je ne me lasse pas. OK, il s’agit d’une façon de rire au 1000ème degré, c’est parfois douteux, et souvent dégueu, mais au moins, ça ne finit pas, au fil des épisodes, par virer au mélo et à la violence crue que l’on observe souvent dans les livres en grande série. Même Théo, qui s’en délecte régulièrement, l’a remarqué! J’aurais aimé rencontré Teträm, même en sachant qu’il aurait vu en moi un genre de sushi (sans le riz autour) vite avalé et aussi vite digéré… Rencontrer un troll, on ne fait ça qu’une fois (et pour cause: vu qu’il vous a bouffé, y a pas de 2ème chance!).

Bon, dans ce contexte, mon petit épisode de vie ordinaire m’a poussée jusqu’à la médiathèque de ma petite ville. Un lieu tout en fenêtres, avec une jolie énergie qui se pose ça et là quand la lumière du soir vient frôler les rayons de livres à l’étage des adultes. Et surtout, avec, précisément au même étage, un petit bout de femme que j’adore. Une bibliothécaire livrivore et qui communique sa passion avec une grâce inégalable. Comment vous dire… Elle projette une énergie reposante, avec son petit pas trottinant, ses façons de réfléchir en fronçant les sourcils pour trouver LE livre qui va bien aller. Surtout, je me sens fondre à cette expression ennuyée qu’elle prend en tenant vainement de me dégoter une idée lumineuse de livre à lire. Elle voudrait bien, mais elle a besoin de plus de temps pour y réfléchir! Alors ensemble, on parcourt les rayons, on placote, on prend un livre, on le replace. Elle se tourne vers moi : « Ah, ça c’est super beau… mais pas très gai ». Justement!!!! C’est pour ça que je suis ici ce soir! Trouver du gai, de l’enlevé, du léger! Car j’en ai assez de la soupe mélodramatique que j’ai moi même tendance à écrire à longueur de pages, et que je retrouve dans la plupart des bouquins que j’ouvre. J’ai envie de frais, d’amuse gueule qu’on se fourre dans le bec, schplaf, sans y penser, et qui nous fait rire, sourire, hoqueter de béatitude, soupirer de soulagement… J’ai besoin de cette envolée qui m’arrache à une réalité qui est ce qu’elle est, et qui peut être pesante certains jours.

Réaction de ma Madame, toute petite avec ses cheveux ondulés blonds, coupés en carré sur un visage anguleux? « MAIS C’EST TRES DIFFICILE A TROUVER! ». Je lui brandis alors un de mes livres fétiches en la matière : Le Cercle des Amateurs d’Epluchures de Patates (Mary Ann Schaffer, ed. Poche, 2009) et ma petite bonne femme de me répondre tout de go : « Mais là, ce n’est pas possible, il n’y en a qu’un comme lui! ». Vrai de vrai. Elle a raison. Un seul livre comme ça. Avec autant d’humour (anglais) et de verve, de personnages délicieux et d’intrigue rocambolesque. On continue à chercher. Elle pioche ça et là un bouquin, puis un autre. Mentalement, je m’étais promis de me limiter à un livre. J’en ai déjà 2 qu’elle en rajoute un troisième : « ça, c’est vraiment bon, vous verrez ». Bon, j’en suis au 4ème que j’en remets deux sur les rayons : « je risque de manquer de temps, mais je reviendrai pour ceux là, faites moi confiance! ». Et je repars avec : Et quelquefois j’ai comme une grande idée, de Ken Kesey, ed. Monsieur Toussaint Louverture (2013), et celui-ci, d’un auteur japonais : La marche de Mina, de Yoko Ogawa, ed. Actes Sud (2008).

En passant, je suis en train de lire le bouquin de Peter Mayle : Une vie de chien, ed. NiL (1997) et je savoure et les mots, et l’humour (Merci Anne!). Comme quoi, il y a des trouvailles! Je reprends confiance dans le genre humain et celui, tout spécial, du monde des mots et des auteurs. J’ai besoin de positif, alors ne lésinons pas!

 

Du coup, je prends une décision ce soir. Je vais tâcher d’aller dans le sens qu’a décrit un ami au sujet de mon blog, et qui a dit que je faisais de la psychologie positive sans le savoir (projet qui me convient parfaitement). Je vais donc faire de mon mieux pour écrire des trucs qui vous fassent marrer un peu, sourire au moins, et rire franchement si possible. Et comme je vais repenser le blog pour lui donner une teneur plus littérairo-investigatrice et réflexioniste, je pourrais tout aussi bien donner une orientation positive et rigolote à ces posts qui surgissent de mon imagination. Bref, je repars avec quelques bouquins sympathiques (je fais sur le sujet totalement confiance à la bibliothécaire sympathique) et là tout de suite, je vais larguer le clavier pour attraper Ma vie de Chien qui attend sagement (et sans baver ni japper : le luxe!) sur le lit près de moi…