Salon nautique de Paris

chers amis lecteurs,

J’aurais eu beaucoup de plaisir à vous retrouver au salon nautique de Paris… Malheureusement, l’éditeur ne sera pas présent sur place et malgré mes efforts, je n’ai pas trouvé un stand pour m’accueillir. Vous pouvez cependant prendre contact avec moi en tout temps sur ce  blog si vous avez des questions et je vous souhaite des fêtes de fin d’année magiques!

 

Femme à la mer… même pas mouillée !

Voilà quelques mois que mon livre est sorti. Je vais créer une page spéciale sur ce blog: “Rubrique bouquins”, pour ceux qui aimeraient en savoir plus sur ce qu’il contient. J’y donnerai aussi des nouvelles de mes futures productions !

Je vous laisse également deux liens vers des critiques qui ont été publiées sur Femme(s) à la mer, et qui vous donneront une bonne idée de ce que vous pouvez y trouver. Merci à leurs auteurs pour ces mots qui m’ont été droit au coeur (ces critiques ont été copiées sur la page “Rubrique bouquins”, pour ceux qui ont la flemme de copier le lien) !

  • Sur le site www.bateaux.com:

http://www.bateaux.com/article/23601/femme-s-a-mer-assurer-reussite-d-un-grand-voyage

  • Dans la rubrique Livres de mer du site de Sail the World:

http://dev.stw.fr/fr/blogs/livres-de-mer/2016-09-28-femmes-la-mer-fanny-crouy-ed-ancre-de-marine

La vague arrive… et puis quoi ?

Je fais face à mon ordinateur pour vous écrire ces quelques mots. Tasse de thé fumante à mes côtés, j’inspire profondément, et dans l’expiration qui suit naturellement, c’est un sentiment de bonheur diffus qui étale ses brumes autour de moi. Je n’ai pas été détendue autant depuis des semaines, des mois… des années ? On dirait que, depuis que je n’ai plus un travail salarié, l’avenir s’ouvre. Que les événements qui surviennent jalonnent un chemin qui devient visible pas après pas. C’est sinueux, imprimé de détours, mais la direction s’impose, obstinée, et j’en perçois les contours, instant après instant, avec un ravissement certain.

Pourtant, rien ne pouvait me laisser croire à une telle plénitude début septembre. J’avais déjà formé des plans pour les mois à venir, j’avais organisé dans ma tête plusieurs rendez-vous, des projets, des idées. Aménagé une petite place discrète à cette écriture si indispensable, mais une petite place seulement. Entre deux séances de ménage, de courses ou de devoirs avec les enfants. Et puis est arrivée la nouvelle que tout allait être chamboulé. Je n’avais plus de contrôle sur grand-chose, il me fallait prendre la mesure des changements à venir, et tenter coûte que coûte de m’y adapter. Au départ, la colère a pris tout l’espace. L’envie d’en découdre avec une personne qui venait de façon violente me signifier que je n’avais plus ma place là où, un jour avant encore, je travaillais d’arrache pied pour tenir mon rôle. Et puis j’ai pris le temps de considérer cette colère, et j’ai réalisé qu’elle ne visait pas celui qui m’avait de toute évidence jetée dehors. Mais en dehors de quoi ? D’une vie réglée où ce que j’aimais plus que tout : passer du temps avec ma famille, seule, ou écrire… n’était pas au premier plan. Force était de constater en effet que ce qui comptait le plus pour moi n’avait pas la première place dans mon emploi du temps. Il faut bien vivre, me direz-vous, et vous aurez raison. C’est juste que je n’ai jamais eu – jusqu’au mois dernier – qu’une seule façon de concevoir la manière de faire vivre ma famille. Financièrement, je veux dire. Je n’avais envisagé qu’une voie, quand il en existe tant.

Alors colère, oui. Il m’a fallu la reconnaître. Celle que j’ai éprouvée contre moi-même, contre cette façon étriquée de voir ma vie et ma façon de dépenser ce temps précieux qui m’appartenait plus. J’ai dû accepter l’émotion, et écouter tout ce qu’elle avait à dire. Les frustrations tues, les envies de liberté éteintes avec le traintrain des jours qui se ressemblent. Les petites lâchetés quotidiennes qui étouffent peu à peu le flux de vie et d’énergie qui avait pu m’habiter avant, et qui trouvait un exutoire ténu dans quelques moments échappés au fil des jours. C’était comme si on avait appuyé sur le bouton « reset » d’un de ces bons vieux appareils. Quand on utilise une pointe de stylo pour tout remettre à zéro en appuyant dans le petit renfoncement, et qu’on peut alors réécrire l’histoire. Et après la colère, il a fallu pardonner pour le temps perdu et donner une forme quelconque à l’après.

L’aventure aurait pu s’arrêter là. J’aurais pu repartir malgré tout vers mes bonnes vieilles habitudes et chercher d’emblée la place prévue, l’emploi habituel, le temps balisé. Mais faire cela aurait été comme de cracher sur le cadeau donné. Ça aurait été la pire des trahisons. Et cela aurait été insultant pour toutes les personnes qui se sont manifestées depuis en soutenant mes projets d’écriture à grands coups d’encouragements ! Personnes que je remercie ici, car leur soutien m’a portée, vraiment.

J’en viens au cœur de mon propos. Car je pense profondément que les changements radicaux sont des présents que la vie nous fait pour nous aider à nous révéler à nous-mêmes. Si douloureux soient-ils sur le moment, c’est lorsque la vague nous traverse et nous fait basculer que nous tenons une occasion de changer. Le petit bonheur au rabais d’un quotidien sans histoires et sans défis nous porte, certes, mais peut vite avoir le goût insipide des jours qui s’effacent sans laisser de trace. La vie nous malmène, nous jette à terre, et voilà que s’ouvrent des possibilités inopinées de refaire notre histoire, de réinventer le déroulement de ce qui reste. On naît à celui/celle que nous sommes appelés à devenir. Louper le coche, c’est choisir délibérément une vie plus fade. Une existence sécuritaire, c’est vrai, mais sans surprises et avec une joie qui sera toujours limitée par nos petites peurs intérieures. Ce serait comme de s’astreindre à vivre dans une serre au milieu d’une forêt mirifique. On perd vite l’habitude de humer l’air parfumé d’herbe humide, de toucher aux feuilles fraîches, de se coucher sur la mousse délicate, à force de vouloir s’enfermer dans la petite maison de verre pour se protéger des bêtes sauvages.

La vague nous a bousculés, prenons le temps de respirer avant de nous remettre debout. Ne courrons pas vers les solutions habituelles, vers les recettes ancestrales. Il s’agit d’écouter la petite voix intérieure. Celle qui nous nous amène plus loin. Il s’agit de sentir en soi la force vitale qui trouve son chemin jusqu’au cœur et peut nous guider en dehors de nous-mêmes. Il s’agit, pour finir, d’avoir le courage de quitter le tuteur bien commode des habitudes et de choisir de pousser plus haut, seul et sans peur. Cela me rappelle deux citations. La première, digne et belle, est de Nelson Mandela : « Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends ». La seconde, irrévérencieuse et rigolote, est de Dory, dans Nemo : « Quand la vie t’jette à terre, tu sais ce qu’il faut faire ? Une prom’nade en mer, une prom’nade en mer… ».

Sous les pavois, les livres


Lorsque l’on arrive là, c’est impressionnant la profusion de personnes, de choses et de bateaux à voir. Il faut slalomer entre les visiteurs pour se déplacer, et se faire un chemin entre les stands pour avancer. Des cris de mouette dérangent le ciel par moment, et concurrencent le brouhaha des conversations un peu partout. L’air est iodé, le vent se balade entre les tentes et dérangent les cheveux. Dans les bassins, les bateaux sont alignés sagement le long de quais qui ont été installés en damier pour faciliter la circulation. Sourires de circonstance sur le visage des hôtesses qui accueillent pour les bateaux les plus dispendieux. On visite les autres sans salamalecs et c’est plus simple aussi. Partout, les gens discutent, écoutent les argumentaires, échangent entre marins sans toujours se connaître. La voile est un liant naturel qui fédère les amoureux de la mer. Lesquels ne se privent jamais d’un conseil, d’une opinion et d’un truc à partager pour en apprendre un peu plus et ramener des idées nouvelles à bord de leur bateau chéri.

J’arrive dans ce grand déballage d’articles pour la mer, de gens qui se pressent sur les stands, et rejoins mon propre port d’attache. L’éditeur, Franck, m’y accueille avec Ghislaine, et je sens qu’on m’a fait une petite place, ici, et que je vais m’y sentir bien. D’autres auteurs sont arrivés, nous sympathisons, et l’ambiance est bon enfant, chaleureuse et enlevée. On dirait que je retrouve un groupe de potes, alors même que je n’ai jamais rencontré certains ! On partage sur nos expériences, le passé et le futur, dans la bonne humeur et l’humour.

Les chalands arrivent au stand, entre deux conversations. Ils s’arrêtent le long des rangées de livres, en prennent un qui les accroche, l’ouvrent et le feuillettent. On sent l’odeur de graillon qui vient du resto de derrière, et les parfums de frites s’envolent avec le vent qui s’insinue sur le salon par moment, pour faire danser les pavois. Une femme s’approche, suivie de celui qui doit être son conjoint. Elle est blonde, assez petite, un joli minois avec des traits fins, un regard bleu gris direct et sans détours. Elle prend mon livre, sur une table qui déborde sur l’allée, et en lit la quatrième de couv’. Je m’approche, la questionne sur d’éventuels projets de bateau. Bingo ! Elle est la femme parfaite pour ce livre. Car le projet existe, le marin est tout à fait enthousiaste et motivé, mais elle, c’est avec hésitation et peur qu’elle suit. Sans être tout à fait sûre de vouloir suivre. Dans ces cas là, j’essaie de répondre aux questions avec simplicité et précision. De communiquer tranquillement la joie que cela a été pour moi de me dépasser, de vivre ces moments incroyables vécus sur l’eau. Mais surtout, j’écoute. La trouille tenace, les questions sur l’après bateau, sur le fait d’embarquer des enfants, sur l’obligation de laisser derrière soi ceux qui restent à terre et que l’on peine à quitter.

Chaque fois, je me retrouve dans ces inquiétudes, et je trouve passionnants ces échanges sur ce qui, au bout du compte, nous retient toujours de réaliser les choses folles qui nous habitent ou que l’on hésite à réaliser parce qu’elles semblent tellement plus grandes que nous. Chaque fois aussi, je partage sur ce besoin de se dépasser qui nous fait grandir, dans la vie. Sur le fait que ne pas toujours tout contrôler peut être une bénédiction. Et surtout sur cette certitude que les peurs qui nous étreignent, pour naturelles qu’elles soient, ne doivent jamais nous empêcher d’avancer. Je plaide parfois longuement sur l’importance de quitter sa zone de confort pour vivre plus intensément. Car se cantonner à ce que l’on connaît revient à vivre en pointillés, ou à s’imposer une existence floue et sans réels objectifs. Avoir un conjoint passionné de mer est une chance, et il faut pouvoir s’appuyer dessus pour décoller. Même si je garde toujours des réserves si ledit marin n’est pas réaliste par rapport à ses capacités, est un trompe la mort ou risque d’embarquer sa femme dans des projets bancals. Je n’en ai heureusement rencontré aucun au salon. Alors elle repart avec mon livre, avec l’envie manifeste d’en savoir plus et de dorloter ce projet ou en tout cas de lui faire une place un peu plus grande, peut-être.

Une autre arrive devant le stand, avec laquelle j’entame assez rapidement une discussion. Une jeune femme dans la trentaine toute neuve et qui annonce tout de go que non, pas de marin en vue. Mais une envie terrible de partir en mer, sans savoir encore trop de quelle façon. Qui aimerait faire un changement de vie radical et lâcher le boulot pour quelques mois, voire quelques années. Il s’agit de vivre ce qu’elle porte en elle, et de le faire le plus tôt possible: elle est prête ! Pour d’autres, qui arrivent en couple, l’histoire est différente. Ils sont à la retraite, et partiront d’ici deux ans. Le bateau est acheté, ils se préparent avant de larguer les amarres. Encore un projet tenace et qui les mènera loin. Et je sens la joie qu’ils ont à parler de leur histoire, de ces rêves qu’ils cultivent depuis longtemps et pour lesquels ils ont investi de concert autant d’énergie… A un autre moment, je discute avec une femme qui hésite et exprime des peurs profondes, et une autre se joint à notre petit groupe : celle-ci parle de son projet de partir avec enthousiasme. Un troisième couple s’approche, qui est déjà parti. J’en profite pour lancer à ces derniers une perche qu’ils attrapent au vol, et les voilà qui expliquent aux autres comment ils ont vécu leur voyage, quels obstacles ils ont eu à surmonter, décrivant les moments magiques dont ils ont le souvenir…

Je dois vous avouer une chose. J’ai adoré faire ces rencontres. J’ai aussi tellement aimé que cette lectrice du blog soit venue me saluer, me dire qu’elle venait d’acheter Femme(s) à la mer, et qu’elle pensait partir avec son homme d’ici quelques années ! Vous êtes tous la raison d’être de ce coin de lecture qu’est le blog, et de vous rencontrer en vrai, c’est comme de saluer de vieux amis ! Je me suis sentie aussi touchée par les expériences que l’on a bien voulu partager avec moi, par les doutes que l’on s’est permis d’exprimer, par les questions qui ont fusé durant ces trois jours de salon. Ces partages m’ont nourrie, et je ressens une gratitude immense vis à vis de ceux qui ont accepté d’échanger sur des sujets aussi intimes et compliqués parfois pour eux. Merci aussi à Franck et Ghislaine de leur accueil bienveillant, et aux écrivains dont j’ai apprécié la compagnie, l’humanité, et la gentillesse. You made my day !

La vie comme elle respire

OLYMPUS DIGITAL CAMERAJ’ai envie de débuter un petit tour du côté des souvenirs avec vous. Ce serait comme un jeu de piste, ou une guirlande de photographies jaunies par le temps. On se promène, on en choisit une qu’on décroche, et on respire le parfum d’histoires qu’elle exhale.

La première qui me vient, c’est celle d’une naissance. Au sens propre et sanglotant en même temps. La naissance telle que je l’ai vécue trois fois. L’image que je choisis est celle du poupon fripé qui vient se nicher contre le sein qu’il découvre pour la première fois. Chacun de mes fils a pu poser à ce moment là, un petit bonnet minuscule coincé sur sa tête encore toute cabossée du passage étroit qu’elle avait dû affronter. Cette photographie me ramène aux minutes qui ont précédé, chaque fois, ce moment de silence et de calme béni. Je revis les instants de douleur intense, les contractions qui broient le ventre, les postures impossibles pour tenter de faire passer les efforts du corps pour sortir l’enfant. C’est brutal, une fièvre me prend, le chaud et le froid m’envahissent par vagues, je sens à peine le linge humide que Ben me passe sur le visage pour me soulager. Il me semble que je pourrais presque dormir tant la fatigue pèse sur moi de toute sa lourdeur, mais je goûte à une presque plénitude lorsque mon chéri appose contre mon dos un bienfaisant sac magique, appliquant une chaleur merveilleuse là où les coups du corps se font les plus violents.

Il y a ce travail, toujours trop long car si douloureux, au moment où la naissance est proche. L’entourage se mobilise et retient son souffle. On voit la tête. On essaie de me coller un miroir sous le nez pour que je regarde le rond coiffé de cheveux épars qui fait son chemin. Mais je détourne le regard, transpirante, j’ai besoin de me concentrer. Chaque contraction me serre comme un étau, mon ventre se durcit comme la pierre, et je dois me détendre pour laisser le travail se faire. C’est là le plus difficile. C’est un peu comme pour l’écriture. Il ne faut pas se mettre en travers du chemin. Laisser la douleur prendre sa place, car avec elle l’enfant avance, lentement et sûrement, vers l’air et la sortie. Encore un effort, hop, la tête finit par sortir. Ça brûle, mais il ne faut pas arrêter là.

J’accompagne chaque mouvement avec une respiration profonde. Je me détends, dans tout ce fatras de sensations diffuses et envahissantes. En tout cas, j’essaie. L’enfant se tourne doucement, on nous encourage lui et moi du regard avec des mots, je sens la main de Ben autour de mes épaules, il regarde sans en perdre une miette, ce que je n’ai pas la force de faire. Puis une épaule s’engage, sort, et finalement une autre, et là, d’un coup, l’enfant apparaît, on le prend, on l’emmitoufle dans une couverture, on entend son cri avec bonheur et ravissement. La douleur s’arrête d’un coup. Le job est fait. Je prends l’enfant sur mon ventre. A bout de force, mais heureuse. Je n’y crois pas. Je n’y ai jamais cru. A ce déballage d’amour en petit paquet de 3, 4 kilos. Ça grouille de vie, et ça veut de la chaleur. Ça veut entendre en vrai la voix dont il a perçu les vibrations étouffées durant 9 mois. Ça veut manger aussi. On le pèse, on fait les petits tests habituels, on le manipule avec douceur. Il se laisse faire, gentiment. Je lui parle. Ben lui parle aussi, le caresse, n’en croit pas ses yeux. Le drap est doux, sous la main. L’enfant traîne encore un peu de sang sur sa petite peau ridée. Ses mains sont microscopiques, serrent très fort le doigt qui les chatouille.

J’ai encore mal, mais presque plus. Ce n’est plus ce qui compte à présent. Et c’est vrai que l’accouchement est violent, qu’il nous semble qu’on va mourir tant cela fait mal. C’est vrai aussi que c’est une douleur utile. Une douleur qui a un sens. Une peine que l’on porte jusqu’au bout pour que la vie fasse son chemin. Et une douleur, surtout, que l’on oublie chaque fois. Pour que la fois suivante puisse se produire sans qu’on l’appréhende trop.

Plus tard, ce sont les bruits de succion que l’on entend. Le bébé ronronnerait presque de bonheur, tant est bonne cette première tétée qu’il a tant attendue. Il tète autant l’amour que ce qui sort du sein. On sent comme une odeur de lait, mêlée à celle d’une peau de bébé toute neuve. Une odeur chaude et qui réconforte. Le bébé avec son petit bonnet trop grand pour sa tête minuscule. Qui niche une main adorable sur le sein convoité. Ne bougeons plus. Clic.

La fée bleue et le piano blanc

Les souliers crissent dans le couloir. Pouik, pouik. Bruit du caoutchouc qui se décolle à grand peine de la surface lisse. Ça et là, des chariots devant les chambres de patients, des sacs poubelle jaunes accrochés sur le bord, quelques draps empilés… On sent une odeur de désinfectant légère. Les sempiternelles bouteilles de solution hydro alcoolique bleues sont perchées un peu partout.

On entre dans sa chambre. Elle est là, trônant sur son lit, légère comme une plume et le sourire accroché au visage. C’est son emblème, son arme fatale, son bouclier personnel, ce sourire. Il s’étire toujours jusqu’au coin des yeux, ceux-là qui sont si invitants, riant à la moindre émotion et qui s’étonnent parfois d’un moral en berne furtif.

Elle a les mains cachées dans d’énormes moufles bleues, et les pieds perdus dans un sac glacé lui aussi. Chimio oblige. Drôle de costume de cosmonaute pour une voyageuse de l’espace. Pour une âme joyeuse qui se bat comme une lionne pour que la vie gagne la partie.

Le médecin entre. Une femme entre deux âges, cheveux courts, yeux bleus (c’est contagieux, ces trucs là !), boucles d’oreille pendouillantes. Qui commence à parler médical, plan de soin… On s’éclipse.

 

On se retrouve à 3, à errer dans les couloirs sans trop savoir où aller. J’ai un sentiment diffus de gêne, peut-être due à ma bonne santé dans ce lieu meurtri de personnes malades. Même infirmière, j’ai du mal à me sentir à ma place dans un hôpital. C. propose alors d’aller étrenner le piano. Celui qui vient d’être offert au service, un don musical inopiné. L. et moi acquiesçons avec enthousiasme. Allons secouer l’air de cet endroit pour en tirer quelques notes !

Pouik, Pouik. Le petit bruit annonce notre arrivée dans le hall. On parle à voix basse. Ça sentirait presque la religion. La maladie, ça appelle le respect et le silence aussi sûrement que les églises… Mais il est temps d’apporter un peu de mouvement dans cette immobilité pesante.

Le piano est blanc. Laqué. Lumineux. Sa surface est douce et lisse. C. prend place sur le tabouret noir. Un vrai truc de pianiste en concert. L. et moi ouvrons doucement le capot, ça fait un bruit étouffé. Derrière nous, les gens passent, entrent et sortent du hall. Ils nous jettent des regards un peu curieux, esquissent un sourire en douce. Quelques soignantes se mettent à observer de loin, soudain attentives.

C. débute un accord connu. Se trompe. Hésite. Pour s’arrêter finalement : « je ne connais pas la suite ». S’excuse et repart sur un air différent, plus rapide. La magie se saupoudre déjà dans la pièce au plafond haut, bordée de fenêtres. Cette musique, c’est un coup à vous coller des couleurs vives sur les murs trop pâles. Et finalement, C. se lance. Il entame un morceau qu’il a inventé il y a longtemps, et que ses doigts connaissent sans y penser. Le morceau se déroule et les visages autour s’éclairent. Le groupe de femmes près de nous s’est tu, elles goûtent chaque note avidement. Des sourires se baladent près de nous en passant, un couple de personnes âgées, un professeur réputé de l’hôpital… J’en ai comme une boule dans la gorge, de savoir que cette petite gaieté transparente va aller se promener dans une chambre, là où quelqu’un reçoit peut-être une chimio ou pleure sur sa santé branlante. Cette musique, c’est comme une caresse sur la joue, une main solide placée sur l’épaule vacillante, un regard appuyé qui enveloppe d’amour épais. Un truc généreux qui aura peut-être fait tout une différence aujourd’hui.

Notre mélomane termine finalement son morceau. Il a lancé le cadeau en l’air, et quelques personnes ont dû l’attraper au vol, c’est sûr. Il y a des « mercis » qui planent dans le regard de certains. Nous, on part retrouver celle qu’on est venus accompagner. La petite fée bleue. Et nos pas sur le sol font le petit bruit incontournable. Pouik pouik.

Je dédie ce post à M., L. et C.

Le grand chambardement, ou quand la pluie tombe et qu’on n’y peut rien…

Je jubile depuis quelques jours. Plus de boulot. Cela paraît dramatique mais en fait, je jubile. C’est juste un peu difficile de se dire que, pour la première fois de sa vie, on va tenter de réaliser un travail qui n’en est pas un. Que je vais avoir la possibilité de faire ce que j’ai toujours rêvé de faire. C’est dur, de changer ainsi de perspective. De quitter les vieux principes poussiéreux que l’on m’a pourtant assénés du bout de la règle en bois qui me tapait les doigts : « le travail est quelque chose de difficile, de pénible et c’est une souffrance, c’est normal que ce soit aussi horrible ». Non ! Là, il s’agit de me mettre à écrire, le truc que j’adore et que je persiste à faire envers et contre tout… Et j’envisage avec appréhension, incrédulité et bonheur d’écrire à temps plein, autant que me sera donnée cette possibilité incroyable. Du coup, là tout de suite, j’abuse de cette liberté toute neuve et je vous écris. Pour toutes ces fois où je me suis interdis d’écrire un post parce que j’avais X, Y et Z à faire en priorité. Et que la priorité n’était pas souvent l’écriture…

 

Alors branlebas de combat dans ma chaumière intérieure. Il n’était pas prévu que je perde mon boulot. C’est un de ces revers que la vie fait pleuvoir un beau jour sans crier gare sur une tête en mode automatique. Le pire, c’est de lever le nez soudain et de crier, de se rouler par terre ou de chercher par tous les moyens à se protéger. C’est généralement le réflexe que l’on a, d’ailleurs. Je dis « le pire » car c’est le meilleur moyen de se carapater, et de souffrir. On se met alors en mode « victime », et on s’expose à ce que la vie renouvelle son petit manège à la première occasion. Je connais bien le truc. Pendant des années j’ai fonctionné ainsi. En prétendant : « même pas peur », en me roulant dans un manteau et en m’enfuyant en courant. Je faisais comme si tout cela était terriblement injuste, non mais c’est vrai quoi, c’est pas normal, et les autres, les grands coupables, c’est eux qui devraient en baver, etc. Et je retournais bien vite et bravement ( ?) au turbin. Je retrouvais du boulot, ou alors je sautais sur une occasion qui se présentait pour rebondir… J’éludais le message qui venait de m’être envoyé, et je bouchais mes oreilles pour ne pas entendre ce que la vie, dans sa grande sagesse, voulait me faire comprendre à tout prix.

J’ai changé, il faut croire. Je crois que j’ai un peu grandi. On dirait que le message, j’ai accepté de le lire, tout mouillé dans ma main ouverte. Je me suis posée sur une pierre, il pleuvait encore sur mes vêtements imbibés, et j’ai écouté. Le bruit de cette pluie disait en clair : « tu t’es paumée, Fanny. Ça fait longtemps que tu te cherches, et tu t’es perdue dans ta propre quête. » Et la petite voix de me demander ce que je voulais vraiment, tout au fond. Ce que je voulais, c’était juste… écrire. Avoir un travail qui me nourrisse, et pas simplement le ventre. Je voulais grandir dans un boulot, suivre mes rêves, mes aspirations, mes besoins de grand vent intérieur. Je voulais que travail rime avec attirail, soupirail, mais aussi joyeuse balade, entreprise ambitieuse, plaisir et amusement. Pas forcément grand chose à voir avec mon quotidien d’alors. D’il y a encore 2 semaines… Je voulais être seule maître à bord, pas prise dans des entrelacs de relations professionnelles compliquées, dans des luttes de pouvoir dont je n’avais que faire, dans des nœuds émotionnels impossibles à dénouer…

Sur mon caillou, j’ai levé la tête et regardé la pluie qui me tombait dessus. Elle m’invitait à réagir. J’ai réalisé que des murs, j’en avais pris beaucoup dans la face, sans que j’arrive jusque là à prendre la leçon vitale qu’ils m’assénaient malgré moi. J’en ai eu assez de prendre des coups parce que, simplement, je n’avais pas le courage de prendre mes rêves pour des réalités. C’était comme de nager à contre courant, parce qu’on n’a pas compris qu’en allant dans le bon sens, c’était plus facile et beaucoup moins énergivore. Alors j’ai décidé que j’allais enfin me laisser faire. Suivre le courant, et même nager vers l’aval. Avec le sourire, et la légèreté de cette conscience toute neuve d’aller enfin vers moi-même. Il s’agissait de rattraper le temps perdu à rentrer dans le petit moule tout prêt qu’on m’avait assigné, et dans lequel je ne rentrerais décidément jamais. Le cercle n’irait jamais dans le carré, voici la leçon que s’évertuait à me donner sans cesse une vie patiente et entêtée. Je ne pourrais jamais avoir la vie qui ne me correspondait pas, simplement parce que la mienne se définissait autrement, ailleurs que dans des rêves qui n’étaient pas les miens. Et tant pis pour le fric, pour les factures, pour la vie socialement habituelle, tant pis pour les regards de biais face à ce choix improbable, et pour les inquiétudes des proches qui nous voient partir sur des sentiers inabordés… Je pars en écriture comme on visite un pays, j’ignore pour combien de temps ni pour quels résultats, mais je pars. Le stylo en bandoulière, je quitte le pays des habitudes pour celui des rêves. Je vous emmène avec moi, sans doute, car je vais avoir davantage de temps à vous consacrer désormais. Je me promets quelques incursions rigolotes dans des jeux d’écriture, et puis on verra bien où tout cela nous mène. Je pense avoir rarement été aussi heureuse. Ma nouvelle vie commence aujourd’hui, parce que comme l’a dit un enfant il y a quelques jours : « le bonheur, c’est maintenant ». Et je remercie Ben, qui m’a toujours expliqué en clair ce que j’ai mis toute ma vie à comprendre. Lui qui a compris bien avant moi que seule cette vie là me rendrait heureuse. Lui qui n’a jamais lâché son soutien et qui m’a tendu perche après perche. Je saisis enfin la dernière qu’il vient de m’envoyer, et on part ensemble sur ce bout de chemin là !

Livres à la baille

Je devrais être en train de méditer. En ce jour de rentrée où je reprends le boulot, après 1 mois de vacances. Un mois, ni plus, ni moins. Il fallait cela ! Mais je dois écrire, ce matin. J’ai fini d’écrire dans mon journal, ma petite habitude qui s’accompagne d’un petit thé de ma boutique préférée (Au fil du thé, rue du commerce à Tours). Et je passe habituellement à la méditation ensuite. Sauf que. Sauf que j’ouvre un bouquin près de moi : Comme un roman, de Daniel Pennac. Un auteur que j’adore pour son humour, sa verve, la beauté tranquille de ses mots, jetés comme ça sur les pages, on dirait que c’est fait avec désinvolture, alors que rien n’est jamais gratuit, dans ses livres. Et il évoque ce qu’il appelle « le dogme de la lecture ». Intimé comme un ordre : « lis ! ». Ce serait comme dire à quelqu’un : « dors ! ». Le truc tordant s’il n’était pas si pathétique. Et pourtant, force est de constater que la volonté de contrôle que l’on applique à tant de choses, on l’impose aussi dans la lecture…

J’en veux pour preuve mes efforts soutenus pour implorer mes enfants d’aller visiter la bibliothèque du coin, au lieu de relire sans cesse les mêmes séries de bouquins ! Pourtant, je ne devrais pas me plaindre, et plutôt célébrer à la place le fait qu’ils lisent, tout simplement… Ce n’est pas tant pour leurs études, pour l’amélioration de leur vocabulaire, pour leurs idées qui progressent dans ces petites têtes apprenantes… Non, c’est pour le bonheur que procure la lecture, les perspectives insondables que lire permet de développer. Pour leur capacité toute neuve à s’immerger dans un imaginaire qui les porte au-delà du quotidien. Et comme j’ai aimé avant hier, au retour de nos vacances dans le sud de la France, alors que je conduisais depuis des heures, entendre Théo se marrer en relisant Harry Potter. Un petit rire discret à une entourloupette de passage, un moment régalant qu’il avale comme ça tout rond. Dans ces moments là, je le vois presque littéralement courir aux côtés de Harry, Hermione et Ron, pour fuir un Malfoy suintant de mauvaises intentions. Je vois Laé tenir la corde pour la tendre à James, le héros de Chérub, et Sacha se cacher avec Adamsberg dans une forêt québécoise dans les bouquins de Vargas.

 

Et c’est aussi vrai que nombreuses sont les personnes qui se disent surprises de voir mes enfants accrochés ainsi à leurs bouquins. A un âge où habituellement les mômes rêvent de playstation et de télé. A dire vrai, les miens rêvent tout autant des mêmes choses. J’aime prétendre qu’ils se sont mis à la lecture faute d’avoir accès à des petites distractions aux charmes indéniables. Mais je ne suis pas sûre que ce soit l’explication principale. Pour moi, la passion qu’ils ont développée pour les bouquins vient d’ailleurs. Peut-être de cette petite supercherie qu’une copine m’avait soufflée il y a des années. Que j’avais appliquée, derechef. Il s’était agi, alors que Théo n’avait encore que 8 ou 9 ans, à lire Harry Potter aux 3 mômes avant le dodo. Ils dormaient à l’époque dans un lit superposé à 3 étages, bricolé pour rentrer dans leur chambre lilliputienne de Montréal. Ils étaient donc assis par terre, sur le tapis, autour de moi. Comme chaque soir lors du rituel de la lecture. J’essayais de mettre le ton, de rendre le texte vivant. Je débute. Premier soir, rien. Ils écoutent sans un mot. Fin de la lecture, dodo. Puis après quelques séances, l’action débute. Il devient difficile de lâcher le morceau. Et arrive la phrase fatidique, prononcée par Théo : « maman, continue à lire ! ». Je viens de ferme le bouquin, et le regarde en souriant. Lui tend l’objet : « tu veux poursuivre la lecture ? Très bien, alors lis le toi-même ! ». Et de laisser le marmot dubitatif qui me regarde sans trop savoir quoi répondre. Finalement, il prend le livre, et se promet d’y jeter un œil le lendemain. Il passera finalement les quelques semaines de la transatlantique passée sur Lam avec son père à se descendre toute la série ! Sacha a pris naturellement la suite, et s’est immédiatement beaucoup plu au royaume des livres. Quant à Laé, qui aime bien se faire prier, il a longtemps prétendu que ce n’était pas pour lui. Et puis il a fini par opter par une série que ses frères avaient lu avec bonheur. Mais ne voulait pas entendre parler de Harry Potter. Par principe. Histoire de ne pas faire comme tout le monde. Et j’avoue, j’ai alors usé d’une stratégie que d’aucuns pourront qualifier de vile. Mais je n’ai pas honte. En début de vacances, je lui ai présenté l’alternative suivante : soit lire un tome de Harry Potter, soit faire des maths chaque jour. Bizarrement, il a préféré lire… Et a avalé naturellement toute la série dans la foulée !

Et pourtant, le rapport au livre n’est pas toujours aussi simple. J’en veux pour preuve mon inénarrable parcours au milieu des livres. Une écrivaine qui ne lit pas, c’est indécent, non ? Inenvisageable. Impossible. Ce n’est pas tant que je ne lis pas, que le fait que j’ai des difficultés à me faire ce plaisir. Je lis tout le temps, des tas de bouquins, que je mets des mois à finir. Tout m’intéresse, me nourris, mais j’ai un mal fou à m’accorder le droit de lire. Je suis dans l’action, il y a tant de choses à faire. Et j’envie secrètement mes p’tits gars, qui passent des journées entières allongés sur leur lit, plongés dans des aventures qui les épuiseraient rapidement s’ils avaient à les vivre vraiment… Mais je me soigne. Je tombe parfois sur des perles de romans qui me galvanisent et me font oublier le cours de la vie (dernière trouvaille en date: Poulets grillés, de Sophie Hénaff). Ce midi, j’emmènerai avec moi un bouquin, tiens, pour en profiter entre deux visites. Mais s’accorder le droit de s’adonner à une activité si peu productive est compliqué, je trouve. C’est pourtant indispensable, et j’y travaille chaque jour. C’est retrouver un peu le sens du gratuit. Un truc oublié qui a une important pourtant capitale. Car si la nature avait pris comme nous l’habitude d’effacer tout ce qui ne contribue pas à remplir un rôle, on ne verrait plus les papillons, les oiseaux ne chanteraient plus, et des tas de belles choses disparaîtraient de l’existence. Ce serait bien triste. Alors je commence un livre aujourd’hui, juste pour fêter cela !